
S’il m’avait été donné de partager avec René une conversation sur la situation présente, en cet instant même où il me faut prendre la parole, je devine sans hésitation ce qu’il m’aurait dit. Il m’aurait dit : « Tu t’en sortiras sans problème, Jean-Pierre. Je t’assure : j’ai totalement confiance ». Je vais donc me raccrocher à cette conviction pour évoquer sa mémoire. René incarnait exactement cela, la confiance. Une confiance qui a aidé, qui a porté tant d’entre nous, une confiance qui m’a fait grandir. La confiance qu’il savait accorder ne l’empêchait pas d’être exigeant – exigeant, il l’était d’abord avec lui-même –, mais il savait marier à merveille exigence et bienveillance.
Mes premières pensées aujourd’hui seront aussi pour Josette, son épouse, qui a épaulé, soutenu, réconforté René, d’abord dans les moments les plus difficiles tout au long de ces dernières années, Josette avec qui René aura partagé 50 années de vie commune et d’amour… Sans compter l’époque de la classe maternelle, qu’ils ont fréquentée ensemble, en tout bien tout honneur ! Mes pensées vont aussi vers Pierre et Nathalie, leurs enfants, dont René parlait avec tant de fierté, et à leurs petits enfants, Danaï, Léo, Louise, Thao, que René a choyés et chéris autant qu’il a pu.
Avec René, les mots prennent toute leur densité sans difficulté. C’était un homme simple, un homme juste, un homme bon, un homme humble. Il était aussi la générosité même, et le courage ! Et de quel courage a-t-il fait preuve dans l’adversité de la maladie !
Comment dire ce que René représente pour la communauté des hommes ? Il était à la fois une conscience et une vigie, le regard toujours porté vers l’avenir. C’est qu’il était aussi un esprit visionnaire. Il ne cultivait pas la nostalgie parce qu’il pensait qu’il y avait toujours mieux à faire demain. Donc, cet infatigable marcheur ne savait qu’avancer. Doté d’un solide sens de l’humour, il se délectait de certains aphorismes de Coluche qu’il distillait dans un grand éclat de rire. Celui-ci par exemple : « Si on reste sur place, on recule ! » Voilà pourquoi René avançait d’un pas toujours généreux, penché vers l’avant, comme son écriture, deux ou trois longueurs d’avance sur les autres.
Les autres, il les abordait toujours avec curiosité, chaleur, sachant se mettre comme personne à leur écoute. Il donnait l’impression d’être tellement en accord avec lui-même qu’il n’avait aucune peine à entrer en communication avec les autres.
René nourrissait de solides convictions mais pas de certitudes. Il était la souplesse d’esprit même. C’est pour cela qu’il pouvait revenir sans difficulté sur un jugement, une appréciation sur les choses ou les hommes. Il n’était pas grand maître de l’évaluation sans raison…
Il était aussi un mélange d’idéalisme et de réalisme, de volontarisme et de pragmatisme. Il avait infiniment de doigté et de tact pour aider ses interlocuteurs à entrevoir un autre raisonnement, acquérir cette capacité réflexive dont il savait si bien faire preuve : « Autant pour moi » était une expression qui revenait souvent dans sa bouche.
Dire que j’ai beaucoup appris à ses côtés est un euphémisme. Je me régalais à le voir faire, à observer la manière dont il organisait sa pensée, dont il construisait son argumentaire. Il était une leçon de savoir-faire et de délicatesse. Il entretenait avec l’équipe de l’Observatoire, avec les anciens comme avec ses plus jeunes membres, une magnifique relation. Je sais qu’il était fier de la manière dont nous avons prolongé son Observatoire. Avec son épaule à nos côtés, c’était plus facile.
Il laisse une œuvre considérable, une œuvre écrite notamment. Mais son oeuvre c’était aussi son style, une manière d’être, une manière de penser la politique qui demeure une source d’inspiration pour longtemps. Il avait un profond respect de la fonction politique parce qu’elle procédait, ici, de la démocratie et avait pour tâche de la faire vivre. Mais cela ne l’empêchait pas de s’irriter du mauvais spectacle qu’offrait parfois la politique à ses yeux.
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Portrait chinois de l’OPC par René Rizzardo
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René a aidé des générations d’élus à mettre le pied à l’étrier. Il aura formé un grand nombre de professionnels et d’administrateurs culturels des collectivités territoriales ou de l’État. Son aura dépassait largement les frontières de notre pays pour s’étendre à l’Europe et à d’autres continents. En France, il était reconnu par toutes les forces politiques républicaines. René savait s’adresser aux puissants comme aux gens les plus simples, aux ministres comme aux « soutiers de la culture » comme il nommait les acteurs culturels de terrain, et toujours avec le même respect, la même évidence. Il avait cette faculté de savoir lier les énergies entre elles, de transcender les clivages. Mais ne nous y trompons pas. René était un insurgé, opposé à toutes les injustices. Son premier combat, c’était celui de la rencontre des hommes par la culture. Et la décentralisation, cette bataille de 40 ans qu’il a menée, était avant tout pour lui un moyen pour favoriser cette rencontre de manière plus démocratique.
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Sa marque sur la pensée culturelle est évidemment profonde. Esprit positif par nature, il prenait toujours soin de souligner les acquis des politiques culturelles, mais ne s’en satisfaisait pas. Il venait de l’éducation populaire, une école qu’il n’a jamais reniée. Il était curieux de tout, accueillant, ouvert, disponible. Il veillait à être en phase avec son temps, celui de la diversité artistique et culturelle à laquelle il était particulièrement attaché. Si l’on fait le compte de ce qu’était pour lui la culture, je dirais qu’il la considérait à la fois comme le partage des sensibilités, le partage des imaginaires et, par-dessus tout, le partage d’humanité.
René n’aimait pas les hommages officiels. Il les a d’ailleurs toujours refusés comme l’a rappelé Catherine Tasca. Mais c’est l’hommage de l’amitié et de l’amour que nous lui rendons aujourd’hui. Comment aurait-il voulu que l’on parle de lui ? Je crois qu’il aurait volontiers revendiqué les dernières lignes de la belle autobiographie de Sartre, Les mots, qui se termine ainsi : « Si je range l’impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Un homme, fait de tous les hommes, qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui. » Il n’empêche. Nous qui l’avons côtoyé, qui l’avons admiré, qui l’avons tant aimé, nous savons qu’il était un être rare et, sans la moindre grandiloquence, un être exceptionnel qui avait l’étoffe de multiples autres destins, s’il avait voulu.
Quelle chance, quel privilège nous avons eu de partager un peu, beaucoup, de son infinie sagesse. Mais ce n’était pas assez.
Jean-Pierre Saez, directeur de l’Observatoire des Politiques Culturelles