#14 La veilleuse de l'OPC : Censure - Crise - Pratiques culturelles 05 octobre 2020

#14 La veilleuse de l'OPC : Censure - Crise - Pratiques culturelles


« Vous êtes tous des censeurs potentiels » lançait Agnès Tricoire à un parterre de professionnels de la culture aux BIS de Nantes 2020. « Vous, qui dirigez un cinéma et qui, sous la pression d'un groupe de protestataires, annulez une projection de J'accuse. Vous, le Maire qui validez la déprogrammation du même film (...). Vous, qui sélectionnez les artistes pour un festival et qui vous voyez opposer un retrait de subvention car vous programmez Bertrand Cantat… » Mais alors comment sensibiliser à la protection de la liberté d'expression et de création ? Y a-t-il besoin de pédagogie ? Dansl’Observatoire n°56, Maxime Cervulle argumente, par exemple, en faveur du dialogue « avec les publics qui perçoivent certaines images et certains discours comme l’expression d’une violence à leur encontre. » A l'heure où se tient le procès des attentats de janvier 2015, plusieurs journaux s'interrogent sur l'état de la liberté d'expression et de création, au point de lancer « une lettre ouverte à nos concitoyens » en faveur de la liberté d'expression. « Cinq ans après, sommes-nous toujours Charlie ? », questionne un chroniqueur du Guardian dans Courrier International.« L’autocensure galope (...) La transgression s’efface des œuvres dès qu’il est question de politique, de religion, de sexe, de couleur de peau » commente Michel Guerrin dans Le Monde. « Quel musée se risquerait à raconter en images la saga de « Charlie » ou de son ancêtre « Hara-Kiri » ? » En outre, la cabale portée par des ultraconservateurs américains contre le film français Mignonnes paru sur Netflix et les réactions de la plateforme (qui a présenté ses excuses et retiré le visuel choisi) font craindre à Sonia Devillers une pression croissante. « Un jour peut-être, on retirera carrément le film. Les plates-formes achetant les droits à vie, ça ferait des œuvres qui disparaîtraient complètement ». Les cinémas, mis à terre par la crise sanitaire, attendent une participation des plateformes américaines, et notamment la transposition de la directive européenne SMA qui pourrait obliger les géants américains à plus investir en France. « Une aubaine, oui. Mais à quel prix ? »

Les principes de l’économie sociale et solidaire permettraient-ils de trouver des solutions à la crise ? C'est ce que défend Luc de Larminat, codirecteur d’Opale, qui préconise des politiques publiques davantage tournées vers l’ESS. Jean-Michel Lucas plaide, quant à lui, pour un soutien fort à la vie associative, l'un des piliers d'une société solidaire. Cette préoccupation de la solidarité est largement partagée par les acteurs culturels. Ainsi le théâtre du Châtelet et les Magasins généraux se sont associés pour lancer une série de conversations filmées TchatActivisme qui consistent à aborder les problématiques du futur et des changements au sein de la création, face aux différentes crises – sanitaire, économique, sociale.

La crise sanitaire a repoussé à juillet la publication tant attendue de l’enquête sur les pratiques culturelles des Français du ministère. Traditionnellement, cette enquête suscite passions et controverses. Comment regarder les résultats dans la complexité des informations que nous livre cette étude ? Dans son éditorial au titre provocateur « 50 ans pour rien ? » Jean-Christophe Castelain dans Le Journal des Arts retient de son côté que plus de deux Français sur trois ne vont toujours pas au musée malgré « cinquante ans de modernisation, de construction de nouveaux équipements dans tous les territoires, de profusion d’expositions ». Bonne nouvelle cependant, l’étude révèle une « société de plus en plus culturelle » avec principalement l’essor du numérique et malgré tout une hausse de fréquentation des lieux de manière générale. Globalement, la culture occupe une place croissante dans le quotidien des Français. Michel Guerrin dans Le Monde relève une « rupture » de deux mondes qui « se côtoient sans vraiment se croiser, celui du patrimonial et celui du numérique. » Les baby-boomeurs, gros consommateurs de culture « classique », sont remplacés par un public plus éclectique qui invente une autre culture. « L’Etat peut-il continuer à concentrer l’essentiel de ses efforts sur une culture patrimoniale dont le public se réduira et oublier le mouvement en marche ? » Loup Wolff, interviewé dans Soft Power, suggère que les institutions culturelles jouent davantage un rôle d' « espaces de discussion sur ce qui fait patrimoine et récit commun » dans un contexte où les défis environnementaux et sociaux préoccupent les jeunes générations. Si le bilan de l’expérimentation du Pass Culture confirme, à l’exception du livre, l’attrait des jeunes pour le numérique et la musique, l'outil demeure controversé. Fausse bonne idée pour certains, point d'appui de relance ou de réduction des inégalités pour d'autres, la généralisation du Pass, voire son optimisation restent en question. Pour Chantal Dahan, interviewée par l’OPC, le Pass Culture raconte la vision que des décideurs politiques se font de l'univers culturel des jeunes, pas la réalité des pratiques. Les jeunes ont accès directement à un savoir via le numérique, « la question de la transmission du spécialiste à celui qui ne sait pas n’existe plus, on est (...) dans une transmission (...) horizontale ».


Carnet d'étonnements

Avec l'installation Pourquoi ici ? , dans le cadre de l'évènement Paysage-Paysages, Jean-Pierre Brazs détourne les codes visuels de la signalétique routière. Tandis que les panneaux de signalisation indiquent les dangers ou les directions, ceux de l'artiste annoncent avec beaucoup d'humour des détails négligés du paysage : nuages, truites, lignes d’horizon….

« Attention travail d’Arabe » est une exposition qui s’attaque avec humour aux stéréotypes du racisme dans la société française. Drôle et dérangeante, l’exposition proposée par la Maison des combattants de Paris présente une trentaine de panneaux publicitaires aux slogans et chartes graphiques détournés pour déconstruire les clichés de l’étranger vu comme source de problèmes et souligner l’apport historique des Français venus d’ailleurs.

« Le renversement d'une statue n'est pas un acte irréversible », c'est ce que nous apprend le Musée de la citadelle de Spandau à Berlin qui expose des « statues déboulonnées » mises au rebut lors de changements de régimes (vestiges du IIIe Reich, de la RDA…). Un espace sécurisé de mémoire et de discussion sur les excès de l’homme est possible. Avec les débats actuels sur le colonialisme et les évolutions de société, le musée s'attend à accueillir des œuvres qui ne collent plus avec l'air du temps.


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