#24 La veilleuse de l'OPC : politique culturelle numérique 07 septembre 2021

#24 La veilleuse de l'OPC : politique culturelle numérique


Après un an et demi de transformation digitale accélérée et un déplacement de la vie culturelle sur Internet, où en sont les acteurs culturels avec le numérique ? Au-delà de la crise, qu’est-ce que les pratiques en ligne peuvent avoir d’inspirant pour le secteur culturel ? En quoi certains artistes nous montrent-ils des chemins de traverse pour regarder Internet autrement qu'au prisme des GAFAM ? La revue l’Observatoire consacre son nouveau numéro au numérique, l’occasion de s’y attarder dans cette newsletter.

En matière de consommations culturelles, notamment sur écran, le premier confinement a réduit les clivages sociaux et générationnels. C’est l’une des curiosités que souligne une enquête du DEPS. Pour autant, si de nombreuses personnes ont découvert des formes de pratiques numériques à cette occasion, vont-elles les « poursuivre et en faire des habitudes culturelles » ? Un questionnement à explorer dans les années à venir. De leur côté, que retirent les acteurs culturels de ce moment inédit ? Interrogés sur le sujet, deux directeurs d’équipements culturels exposent des visions contrastées : tandis que Laurent Sellier voit dans le numérique l’opportunité d’inventer « de nouveaux modes de narration numérique », Benoît André « ne considère pas le numérique comme une solution pérenne pour les spectacles eux-mêmes », si ce n’est pour des projets pensés dès le départ pour le numérique. Franck Bauchard prend appui, pour sa part, sur l’exemple du théâtre américain. Il relate une ruée des auteurs et des acteurs sur Internet « avant même les metteurs en scène et les théâtres » qui a généré une « floraison de propositions » et des formats inédits.

Au-delà de la crise, la revue rapporte un certain nombre de positions critiques au sujet des rapports de domination qui structurent le numérique contemporain. « La régulation des GAFAM n’a marqué que de bien timides progrès ces dernières années. Leur capacité de surveillance et de traçage est plus grande que celle des États », déplore Jean-Pierre Saez. Fred Turner expose l’étendue des défis et dresse un parallèle entre les géants du pétrole et ceux du numérique : « [Les réseaux sociaux] sont à notre paysage social ce que la Standard Oil a été à notre paysage naturel. » L’artiste Lauren Huret dénonce, de son côté, le mythe d’un numérique immatériel, à partir d’une enquête menée auprès des « nettoyeurs du Web ». Elle décrit un « prolétariat numérique » dont le métier est de trier et d’effacer les images violentes et traumatisantes qui circulent sur le Web.

« Face à ces nouvelles formes d’asservissement, est-il possible de développer une stratégie émancipatrice adaptée à l’ère numérique ? » s’interroge Pierre Lévy. Le philosophe Achille Mbembe plaide pour faire entendre la voix de l’Afrique sur le digital et l’obsolescence des technologies. Il rappelle qu’en Afrique la réparation est omniprésente et « constitue le moteur de la vie ». Il juge ainsi indispensable « une critique renouvelée de la technologie s’appuyant sur d’autres archives que celles de l’Occident ». Les acteurs culturels inventent, quant à eux, des résistances.Stéphanie Aubain décrit le déploiement d’un réseau social alternatif aux GAFAM dédié à une communauté de spectateurs à la Maison des métallos. Ce dispositif a nécessité de réinventer les « émoticônes usuelles » et des « filtres moins stéréotypés ». Pour l’artiste Rocio Berenguer : « ces outils, hypertechniques […], qui nous incitent à un comportement de consommateurs, doivent être détournés, piratés.» Valéry Cordy, intervenante à l’école d’art de La Cambre, plaide pour un « apprentissage du code et une culture technique la plus large et approfondie possible » afin de sortir d’un usage passif.

Ce tour de piste des enjeux numériques ne saurait être exhaustif sans évoquer les arts numériques. Lisa Pignot et Emmanuel Vergès écrivent à leur propos qu’ils « brouillent les frontières et les balises académiques de notre conception de l’art ». Et Clément Thibault de préciser : « L’obsolescence qui touche les hardwares comme les softwares contraint les artistes à une posture d’expérimentation permanente ».

Et si certains usages développés sur le Web se révélaient stimulants pour les problématiques culturelles ? Les chercheuses Camille Jutant et Sarah Cordonnier décrivent les échanges d’une communauté en ligne consacrés au tricot comme inspirants pour la médiation : « Les nombreuses formes de médiation hétérogènes observables sur ravelry.com ont pour point commun la tolérance et l’hospitalité. L’ignorance est toujours accueillie avec bienveillance et s’expose donc très régulièrement ». Loup Wolff, chef du DEPS, se questionne, quant à lui, sur les nouveaux modes de recommandation culturelle qui émanent des réseaux sociaux. Il note « l’indifférence aux prescriptions culturelles des institutions » d’une partie de la jeunesse qui s’est tournée vers « des mécanismes de recommandation horizontale, de fonctionnement communautaire ». « Autant de bouleversements qui réinterrogent la mission des politiques culturelles quant à l’élargissement des publics, la priorité donnée à la fréquentation des établissements culturels ». Dès lors, en quoi consisterait une politique culturelle numérique ? In fine, Vincent Guillon et Emmanuel Vergès proposent d'y répondre en identifiant une série de dilemmes que les politiques culturelles posent au numérique(et inversement).


Carnet d'étonnements

dentifier les députés distraits lors des séances plénières, c'est l'idée de Dries Depoorter, un artiste numérique belge. A partir des vidéos de la chaîne youtube du Parlement flamand, l'intelligence artificielle « The Flemish Scrollers » repère les élus déconcentrés par leurs smartphones. Les vidéos sont alors postées sur les réseaux sociaux, les politiciens tagués. Une façon de questionner des thèmes comme l'exercice de la représentation politique, la surveillance, la vie privée, l’intelligence artificielle et les médias sociaux.

« Avenue de Hongkong libre », « Avenue du dalaï-lama », « Route des martyrs ouïghours »… : le maire de Budapest a décidé de renommer le nom de plusieurs rues de la ville pour montrer son opposition à l’installation d’un campus chinois. Un pied de nez pour contester le projet défendu par Viktor Orban.