There are three major facts that should be watched out for in all payday loans in the United States. Cialis Professional online is capableto release you reliably from the erection problems, its improved formula gives the new properties to the drug.

Tiers-lieux : un modèle à suivre ?

Un nouvel âge de la censure

jean-pierre saez

Au XXe siècle, la liste fut longue des artistes opprimés, censurés, « simplement » intimidés ou même assassinés. Ils font partie des victimes privilégiées des totalitarismes, des régimes autoritaires et des fanatismes. Le XXIe siècle a-t-il corrigé la balance en leur faveur ? L’adoption d’une série de conventions internationales censées protéger la liberté d’expression artistique, ratifiées par de nombreux États, semble indiquer que des progrès ont été accomplis, au moins formellement, depuis quelques décennies.

Dans les faits, les choses ne sont pas aussi simples. Combien d’artistes dans le monde d’aujourd’hui doivent se cacher, s’autocensurer ou s’exiler ? Combien d’oeuvres sont déprogrammées, vandalisées ou détruites ? Si les dégâts ne sont pas de même nature ici et là, si leur caractère dramatique n’est pas équivalent, un nouvel ordre moral semble s’exprimer par des voies diverses, certes non concertées, mais convergentes : l’ordre moral des corporations.

Dans Libération du 25 mai 2018, Philippe Godin fait un procès bien informé de la censure algorithmique et de son application aveugle – un quasi pléonasme – par certains réseaux sociaux. Des images que l’on pourrait qualifier sans peine d’une grande innocence sont parfois refoulées. Facebook s’est ainsi ridiculisé à de nombreuses reprises en s’offusquant de la représentation du moindre téton d’une sculpture antique, de La Petite Sirène de Copenhague ou de La Liberté guidant le peuple de Delacroix. Ce ne sont là que quelques exemples parmi beaucoup d’autres. Les excuses ultérieures du réseau mondial, sous la pression de l’opinion publique, ne changent rien au fond de l’affaire. Elle témoigne d’une pudibonderie très sélective compte tenu des autres images disponibles sur le même espace. On pourrait tout autant fustiger Instagram, censé accueillir aussi des artistes, mais qui supprime sans crier gare le compte de la plasticienne Laina Hadengue pour la diffusion d’une oeuvre que l’on peine à juger choquante, même pour des mineurs. Depuis, le compte a été réouvert… Comment comprendre l’hypocrisie de ce système de censure lorsque l’on sait les images de violence crue ou les prêches intégristes que les grands réseaux sociaux laissent filer et qui ne sont pas des fictions. Faut-il qu’ils en ménagent des susceptibilités qui rapportent gros pour être tolérés à l’échelle planétaire… !

Parmi les décisions de censure qui ont franchi le mur de l’absurdité, on se souvient que l’Opéra de Perth en Australie a retiré de son programme Carmen de Bizet, au prétexte que l’intrigue se situe près d’une manufacture de tabac. Carmen ferait l’éloge d'une plante nocive pour la santé et sa programmation pourrait priver l'Opéra du financement d’un sponsor. Même le premier ministre conservateur n’en revenait pas de cette « folie du politiquement correct ». La distance qui nous sépare de l’Australie pourrait nous inciter à sourire du non-sens de cette situation, mais jusqu’à quand ? En France même, la liste des oeuvres et des artistes qui ont eu maille à partir avec des appels à la censure s’est drôlement étoffée ces vingt dernières années et tout récemment encore. L’Observatoire de la liberté de création en fait un décompte édifiant. Théâtre, cinéma, danse, arts visuels, aucune discipline n’est à l’abri de la vindicte populiste. En janvier 2018, la pièce de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu, se voit amputée d’une séquence à la demande du Préfet de la Sarthe, au prétexte de la protection des mineurs employés dans la pièce, comme si ceux-ci n’avaient bénéficié d’aucun encadrement leur expliquant le sens de la scène qu’ils ont à jouer. Castellucci en tire une réflexion qui invite à méditer : « ce type de réponse me semble mieux convenir à un régime théocratique qu’à une République fondée sur la liberté d’expression ».

En 2015, le directeur du Théâtre du Rond-Point doit se défendre d’une plainte émanant d’une association chrétienne intégriste à propos de la pièce de Rodrigo Garcia, Golgota picnic. À Clichy-la- Garenne, une fédération d’associations musulmanes laisse planer la possibilité de troubles si l’oeuvre de Zoulikha Bouabdellah, Silence, pourtant régulièrement présentée depuis 2007 dans divers lieux d’exposition, est maintenue parce que jugée blasphématoire. Il faut vraiment nourrir une obsession du blasphème pour le supputer à propos de cette oeuvre – à sensibilité féministe – et de tant d’autres. Oublierait-on au passage que nous vivons sous le régime de la laïcité ? On pourrait citer bien d’autres formes de censure plus ou moins insidieuses. Elles peuvent se manifester ici par le renvoi d’un directeur de théâtre, et ailleurs par la mise au pas de la politique d’acquisition des bibliothèques par le premier magistrat de la ville. L’affaire Cantat est d’une autre nature, même si elle soulève un problème de liberté d’expression. On a le droit d’aimer ou de ne pas aimer le chanteur, de trouver le personnage indécent, et même de le faire savoir, pas celui de l’empêcher de chanter. Surtout, on est libre de l’ignorer.

Toutes ces histoires ne manquent pas de paradoxes. Un monde plus ouvert élargit notre vision de l’autre. Il exacerbe aussi les réactions de repli, dont les surenchères moralistes de diverses obédiences en sont l’une des manifestations. Les revendications catégorielles sont à l’origine d’une multitude d’attaques contre la création artistique. Ne risquent-elles pas de cristalliser une communautarisation sans fin de la société et une restriction des libertés de tous ? La bataille pour la liberté de création artistique dans le cadre des droits culturels représente une forme de résistance à tous les relativismes culturels. Elle est d’autant plus décisive que les porte-voix de certains de ces groupes pourraient abusivement se réclamer de ces mêmes droits. Ce serait ignorer qu’ils doivent s’adosser à quelques principes majeurs, ce qu’exprimait très bien Farida Shaheed dans son rapport à l’ONU en 2014 : « Il importe de considérer, au-delà des droits moraux déjà reconnus par les législations sur le droit d’auteur, des intérêts moraux supplémentaires ou plus forts du point de vue des droits de l’homme, tels que les intérêts des artistes et des chercheurs en matière de liberté créative, artistique et académique, de liberté d’expression et d’autonomie personnelle [...]. » Le droit des auteurs aussi bien que la liberté d’expression artistique font partie intégrante de ce que l’on nomme les droits culturels.

L’appel au droit ou aux conventions universelles ne suffit pas à convaincre. Pédagogie et dialogue doivent inlassablement faire partie de la règle du jeu en régime démocratique. Il convient alors de rappeler que la vérité d’une oeuvre d’art est d’être une fiction, une mise en scène. Si l’art est re-présentation, il n’est jamais une homothétie de la réalité. Même quand il recourt à la figuration, il tient le réel à distance. Il ne fait qu’instituer une scène imaginaire (un tableau, une performance, une pièce de théâtre). C’est l’honneur de l’art d’interroger nos conventions, nos préjugés, d’ouvrir des discussions. Dans un univers de communications et d’informations tellement dépourvues de filtres, l’art a plus que jamais besoin de médiation. Le manque de discernement dans le jugement, une éducation (esthétique) insuffisante, l’incapacité de distanciation, voilà ce dont nous souffrons, voilà le sujet sur lequel il faut davantage se mobiliser.

Souvenons-nous que Baudelaire fut condamné pour offense à la morale publique en 1857 et réhabilité un siècle plus tard par la Cour de cassation. Voilà une histoire qui fera méditer sur la nature de la tolérance. En voici une autre : si Bartholdi avait eu l’idée de dévoiler la poitrine de la Statue de la liberté, à l’instar de Delacroix représentant La Liberté guidant le peuple, la face de la censure numérique sur les réseaux sociaux en eût été changée ! La liberté, quand elle respecte les valeurs fondamentales des droits de l’être humain et l’esprit de démocratie, grandit toujours le peuple. Et la liberté de création nous a permis de tant apprendre des choses cachées depuis la fondation du monde… Préservons-la comme un bien commun.




Sommaire

Édito
Un nouvel âge de la censure
Tribune
Les paradoxes du Pass Culture
Dossier
Tiers-lieux : un modèle à suivre ?
Le tiers-lieu, objet transitionnel pour un monde en transformation
OEuvrer en commun. Le « nouveau monde » des politiques culturelles et urbaines
Les tiers-lieux culturels. Chronique d’un échec annoncé
2001-2018 : des nouveaux territoires de l’art aux tiers-lieux
Les Lieux intermédiaires et indépendants
Tiers-lieu culturel, refonte d’un modèle ou stratégie d’étiquette ?
DARWIN Écosystème : un géant aux pieds d’argile
Archipel 21. Un laboratoire pour repenser le monde
Dynamiques organisationnelles, modes de gestion et institutionnalisation de différents tiers-lieux culturels
Le Centquatre en tous lieux
L’Hôtel Pasteur, de la faculté dentaire à l’école buissonnière : un tiers-lieu multiusages
Refaire le monde en tiers-lieu
La MYNE : pour une capacité d’agir citoyenne
 
Tiers Lieux Libres et Open Source : repolitisation des pratiques et mécanismes de reconnaissance au sein de configurations collectives
La piscine du soir, le dancing irlandais et les lieux vides…
La FabricA : un rêve nécessaire
La Coopérative Tiers-Lieux : peut-on faire école des tiers-lieux ?
Au coeur de la cité et du campus, un Lieu de Vie(s) et de Savoirs s’invente à Cergy-Pontoise
Les bibliothèques, des troisièmes lieux culturels à forte valeur humaine ajoutée
Le Medialab Prado de Madrid. Du centre culturel au Laboratoire Citoyen
La Renouée, creuset d’initiatives et de lien social en milieu rural
Les bibliothèques rurales, un enjeu pour la vitalité des territoires
Vive la vacance ! Les tiers-lieux au service des territoires en transition
Un tiers-lieu nomade au service de territoires créatifs et innovants
La centralité populaire des tiers-espaces
Clarifier le droit de la culture
Biblio
L’action culturelle à l’épreuve des nouveaux médias
La critique d’art, outil de reproduction ou de critique des inégalités de genre dans les mondes artistiques ?
Quel rapport au temps dans le travail artistique ?
Exercice de lucidité sur la culture