Payday Loans In Virginia.

Le droit d'auteur sous toutes ses facettes

Que peut la culture face à la crise de la démocratie ?

jean-pierre saez - Directeur de l'OPC

Les politiques culturelles ont toujours cherché à s’inscrire dans une vision démocratique. Les débats qui traversent son histoire en témoignent. Différentes réponses ont été apportées pour tenter de faire coïncider culture et démocratie. Elles se sont incarnées à travers les notions de démocratisation de la culture, démocratie culturelle ou droits culturels. Elles reflètent des controverses internes qui ont toute leur utilité quand elles permettent de mettre en présence l’ensemble des arguments et d’éclairer toute la complexité de la vie culturelle, de l’accès aux oeuvres à la reconnaissance des capacités de chacun à être un sujet créatif. Mais une question d’une autre nature et d’une toute autre ampleur se dresse devant nous et hante l’avenir : celle de la crise de la démocratie dans un monde en grande transformation. En quoi la culture, en tant que champ d’action publique, est-elle concernée par le sujet ? Comment préserver les chances d’une libre culture ?

Devant les dangers qui menacent, les incertitudes de l’avenir, la crise de l’idée de progrès, le spectacle des inégalités, les peuples cherchent refuge dans les solutions simplistes, les populismes, les nationalismes, les fanatismes, les hommes providentiels. Ces mouvements sont secondés par l’affaiblissement des régulations économiques dont le symptôme le plus visible consiste dans l’affranchissement des règles de droit commun par les grandes puissances que sont notamment les géants de la communication. Les nouveaux maîtres du plus grand espace culturel du monde détiennent une capacité sidérante de collaborer à un contrôle social et individuel inédit. Le cynisme de quelques gouvernants dévalue la parole politique en général et met d’autant plus en valeur l’essoufflement de la démocratie représentative. Elle-même peine à s’adapter aux nouvelles temporalités de la vie moderne, qui exigent des réponses plus rapides, une prise en compte des expressions qui se font plus instantanées, plus informées aussi singulièrement grâce aux réseaux sociaux, tandis que ces mêmes réseaux colportent également quantité de fausses nouvelles, de pensées tantôt magiques tantôt haineuses qui détériorent le débat public.

La démocratie représente une référence aussi largement revendiquée qu’elle peut être bafouée. De grands élans démocratiques surgissent néanmoins sans cesse ici et là qui prouvent que l’histoire n’est jamais terminée. Sans compter la créativité démocratique de la jeunesse, elle aussi porteuse d’espoir. Certes, nous avons encore le privilège de vivre sous des cieux mieux protégés qu’en maints endroits du monde des effets les plus graves de la crise de la démocratie. Il reste que, dans la période récente, ils gagnent du terrain dans les contrées où la démocratie est censée mieux se porter. Alors que, par certains aspects, la société d’aujourd’hui est plus ouverte et permissive, des actes d’intolérance se manifestent sans vergogne. L’égalité homme - femme se heurte toujours à un plafond de verre. La liberté de création, qui demeure avec la liberté d’expression la pierre de touche la plus sensible de l’effectivité d’une démocratie, est soumise à des remises en cause heureusement éparses mais parfois bien réelles.

Si elle est un régime politique dont les formes n’ont cessé d’évoluer, la démocratie est aussi au sens général du terme une pratique culturelle qu’il convient d’entretenir sans cesse. Espace du dissensus consenti, elle est par là même un acte profondément culturel, fondé sur la reconnaissance du droit de chacun à participer à la définition d’un projet commun.
Comme tous les sujets sociaux, les acteurs culturels ont forcément, en toute humilité cela va de soi, une part à prendre dans ce travail. Il faut entendre toutefois cet avertissement du philosophe George Steiner quand il soutenait, éclairé par l’histoire du siècle précédent, que « La culture ne rend pas plus humain. Elle peut même rendre insensible à la misère de l’homme. » La culture, au sens le plus classique du terme, n’a jamais été une garantie en soi pour former des esprits plus soucieux d’humanité. On peut aussi tirer une autre conclusion de cette sentence : surtout éviter tout entre soi, continuer d’élargir les perspectives démocratiques des politiques culturelles, travailler inlassablement à la construction de situations de partage culturel car celles-ci contribuent à l’échange, au respect de l’Autre, à la communion et à l’irradiation des sensibilités.

Je me souviens de ce jeune Allemand qui avait souhaité participer à un stage artistique (1), sans savoir exactement où il mettait les pieds. Il rejoignait un groupe de jeunes issus de différents pays européens et invités à rejoindre un laboratoire d’autant plus expérimental qu’ils n’avaient pas tous une même langue en commun, pas même l’anglais. Il s’agissait pour eux de fabriquer une oeuvre collective entremêlant différents arts vivants sous la conduite bienveillante d’une chorégraphe et d’une metteuse en scène. Outre des Européens, quelques jeunes issus de familles de réfugiés ayant fui différentes zones de guerre ont été invités. Au début du stage, le jeune Allemand exprima toute sa crainte d’une telle ouverture aux autres. Il professait des idées plutôt sombres, contre les migrants en général. Tous les membres du groupe contribuèrent à la construction d’un projet artistique collectif. À la fin de cet atelier d’une semaine, le jeune Berlinois demanda à prendre la parole devant tous ses compagnons de stage. Il voulait leur dire qu’il avait vécu une expérience artistique passionnante. Et aussi qu’il avait rencontré, à travers les jeunes réfugiés, des frères dont il ne soupçonnait pas l’existence. Le travail patient de l’action culturelle peut aussi contrecarrer certaines tendances culturelles rétrogrades à l’oeuvre dans la société et susciter ce sentiment de fraternité, c’est-à-dire cette reconnaissance de l’Autre, qui est l’un des socles de la démocratie.

Dans le contexte que nous connaissons, la responsabilité des professionnels de la culture consiste aussi à rechercher le contact avec des mondes sociaux les plus divers, tout particulièrement avec les personnes les plus éloignées du mouvement de la société, familles isolées, jeunes exclus du travail, privés d’horizon et qui se réfugient dans des attitudes de repli. Cependant, ils ne peuvent y parvenir seuls. Il faut d’autres compétences, d’autres énergies pour établir ce commun républicain. C’est là qu’intervient aussi la responsabilité des collectivités publiques et de leurs services. Sans le développement d’une culture et d’une pratique effective de la transversalité, on risque de maintenir chaque monde social dans son univers propre. Cela pose le problème d’une réelle rénovation de la gouvernance des politiques publiques. Dans cette perspective, bon nombre d’exercices dits de démocratie participative ont été mis en oeuvre. Parfois, ils nourrissent réellement un projet même si, après l’exercice des idées, le moment de la traduction des propositions en actes concrets requiert un effort d’imagination pratique et un certain sens de l’équilibre pour composer avec toutes les contraintes et les inévitables contradictions. Le problème est que, bien souvent, ils ne sont qu’un instant de palabre assurément intéressant mais sans suite, et donc logiquement très déceptifs. Rénover la gouvernance des politiques publiques, notamment des politiques culturelles, est une nécessité. Respecter les règles du jeu démocratique ne l’est pas moins…

« Les relations humaines ont besoin de démocratie […] celle-ci consiste en une politique des relations entre les êtres humains », soutient Frédéric Worms. Dans la période de transition actuelle, la culture et l’éducation demeurent les leviers les plus sûrs pour soutenir une telle politique.

1– Laboratoire d'éducation artistique organisé en partenariat par la Fondation Genshagen et l'Observatoire des politiques culturelles, de 2016 à 2019.




Sommaire

Édito
Que peut la culture face à la crise de la démocratie ?
Dossier
Le droit d'auteur sous toutes ses facettes
Brève histoire du droit d’auteur
Les sociétés d’auteurs, des destins forgés dans les luttes
Sacem : la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique à l’ère numérique
L’épopée de la directive droit d’auteur : David et Goliath à l’heure du numérique
Adagp : société des Auteurs dans les arts graphiques et plastiques
Droit et rémunération des auteurs et des professionnels au niveau européen
Scam : société civile des auteurs multimédia
Vidéaste : un métier en voie de professionnalisation
Pour une régulation de l’écosystème numérique
Face au numérique, disruption ou continuité pour le droit d’auteur ?
Les missions du CSPLA
Sauvegarder nos libertés individuelles et notre diversité culturelle
Internet et droit d’auteur, des points de vue contrastés
Le droit des auteurs de livres dans la nouvelle directive européenne
Contrat d’édition dans le secteur du livre : quelles évolutions législatives et contractuelles ?
En 2020, la Société des Gens de Lettres plaide pour la création d’un statut de l’auteur
La diffusion des oeuvres indisponibles et le respect du droit d’auteur
Le droit d’auteur dans la carrière d’un musicien
Le traitement des auteurs dans les systèmes de copyright
 
Jeu vidéo : une industrie culturelle du 21e siècle sans droits d’auteur
Statut des artistes plasticiens : il faut faire bouger les lignes
Le droit de présentation ou droit d’exposition
Le droit de suite en débat
Les oeuvres de street art sont-elles vulnérables ?
Street art et droit d’auteur
La protection et la conservation des oeuvres chorégraphiques
Liberté de création et droit d’auteur. Évolutions en matière d’emprunt créatif à l’oeuvre d’autrui
Partage, remix, culture participative
Droit d’auteur, domaine public et communs : retour sur un malentendu
Culture libre et droit d’auteur : une alternative au pouvoir des GAFAM ?
Blockchain et droits des artistes
L’impression 3D : un nouveau défi en matière de propriété intellectuelle
Ceci est... une oeuvre d’art ! La question des créations générées par une intelligence artificielle
Le conflit entre le droit d’auteur et la liberté de création
Focus sur une rencontre professionnelle
Prendre soin de l’écosystème des arts à Paris
Biblio
Quelle mobilisation des artistes sous l’ère Trump ?
L’art écologique, ou l’avènement de « l’anthropocènart »
Exercice comparatif dans les politiques culturelles
Synthèse sur la révolution numérique
De La Distinction à La Différenciation ? La sociologie française des pratiques culturelles en question