L'art d'humaniser la civilisation numérique

Onze dilemmes de politique culturelle pour le numérique

vincent guillon, emmanuel vergès

Nécessité ou facilité : chacun se fera un avis. Mais après une année de crise sanitaire et de transformation digitale accélérée de la société, nous n’avons pas résisté à la tentation de consacrer un numéro de l’Observatoire au sujet numérique. Pour autant, il serait inexact de penser que ce seul épisode historique, aussi monumental soit-il, ait remporté à lui seul la mise éditoriale.

Ce numéro vient prolonger une rencontre, organisée à Metz en octobre 2020 pour les 30 ans de l’OPC, sur le thème « humaniser la civilisation numérique ». Il ouvre également un parcours d’une année qui nous amènera à travailler, aux côtés de plusieurs partenaires et de l’État, la question des politiques culturelles numériques dont la « mise à l’agenda » de l’action publique semble portée de façon inédite par plusieurs éléments de contexte.

Le premier est celui d’un « concernement » plus marqué des acteurs culturels : non pas au sens littéral du seuil d’entrée dans la schizophrénie (numérique) – même si l’hypothèse ne doit pas être éludée ! –, mais de se sentir concerné par (le numérique). Il y a là, sans aucun doute, un effet de la mise sous cloche d’une partie de la vie culturelle, qui a conduit une majorité de ses opérateurs et financeurs à percevoir dans le réseau Internet une échappatoire providentielle à une mort attentionnelle redoutée. Le second est celui d’un tournant numérique des pratiques culturelles particulièrement prononcé, voire intégral, pour les générations les plus récentes comme en témoignent la dernière édition de l’enquête décennale du DEPS et celle, plus conjoncturelle, sur les nouveaux usages culturels en temps de confinement. Dans ce contexte, il est nécessaire – à défaut d’être facile – d’inviter à la réflexion sur la transition numérique des politiques culturelles afin de les arrimer à la façon dont une partie croissante de la société produit et partage des connaissances, des références culturelles et des imaginaires.

En quoi consisterait cette construction d’une politique culturelle numérique ? Plutôt que de répondre directement, nous proposons ici un chemin pour y parvenir sous la forme d’une série de dilemmes que les politiques culturelles posent au numérique (ou inversement). Ces dilemmes sont pour partie « étrangers » aux politiques culturelles, mais beaucoup d’entre eux sont au contraire bien connus de celles-ci. Parce que l’action publique de la culture bégaye souvent, ils constituent des récurrences historiques, des problèmes non résolus. Les dialectiques qu’ils induisent organisent même, en bien des points, la dynamique interne des politiques culturelles depuis leurs origines jusqu’à leurs développements les plus contemporains (1). Une manière de « mettre en politique culturelle » le numérique consisterait ainsi à réactiver un certain nombre de dilemmes, caractéristiques de cette catégorie de politique publique, et de s’en saisir pour construire, instruire ou clarifier des positions : c’est-à-dire mener un travail de discernement. Nous en présentons ici onze, sans exhaustivité ni hiérarchisation.

Dilemme 1 : une politique culturelle numérique consiste-t-elle en une politique industrielle (régulation, propriété intellectuelle, industries culturelles et créatives...) ou en une politique de service public de la culture ? Si la première option est l’objet d’un développement déjà important de la part des États et des collectivités locales, la seconde est aujourd’hui beaucoup plus incertaine. C’est en premier lieu à celle-ci que les propositions suivantes et les contributions de ce numéro s’intéressent.

Dilemme 2 : est-il question d’une politique culturelle du numérique (comme on a, par exemple, des politiques « en silo » du théâtre, des arts plastiques et du patrimoine) ou d’une action publique de la culture « en régime numérique », dont l’objet réside plus largement dans la transformation digitale de notre héritage de politique culturelle et des organisations qui y concourent ?

Dilemme 3 : une politique culturelle numérique vise-t-elle à investir « publiquement » le réseau Internet (le cyberespace) ou à se saisir de sa matérialité (des lieux, des interfaces et des œuvres physiques, des écosystèmes territoriaux, des communautés, une empreinte environnementale et sociale) ?

Dilemme 4 : cette politique (attachée à la matérialité du numérique) s’inscrit-elle dans un registre de décentralisation plutôt uniformisant (déployer une Micro-Folie, accorder un label...) ou un registre de territorialisation plutôt différenciant (c’est-à-dire une action spécifique à un milieu de vie, adaptée à un contexte et à ses ressources) ?

Dilemme 5 : quelle option de politique culturelle privilégier entre soutien à l’offre et soutien à la demande ? On sait que la première perspective a, historiquement, surtout été favorisée du fait de l’incapacité du marché d’offrir des biens et services culturels dans des conditions jugées satisfaisantes et de l’idée d’un « art élitaire pour tous » selon l’oxymore canonique d’Antoine Vitez. Pour autant, la perspective consistant à agir sur la demande bénéficie d’une attention renforcée avec la généralisation du pass Culture et son algorithme de recommandation « inversé ».

Dilemme 6 : quel équilibre trouver entre une vision de la culture fondée prioritairement sur les arts et l’autonomie de la création et une vision fondée sur la participation des individus et leur expressivité ? Cette tension structure la construction historique des politiques culturelles, depuis les passes d’armes entre d’Alembert et Rousseau jusqu’au schisme entre action culturelle et éducation populaire, sans oublier les débats qui ont animé la Déclaration de Villeurbanne de 1968. L’institutionnalisation des politiques culturelles numériques ne semble pas échapper à cette partition – au double sens du terme – déjà bien connue : avec, d’un côté, les logiques propres aux arts numériques et hybrides et, de l’autre, celles qui découlent de l’expressivisme digital, des nouvelles formes d’intermédiation et des mouvements makers.

Dilemme 7 : quelle polarisation des politiques culturelles numériques entre le projet de démocratisation culturelle et celui des droits culturels ? Le premier consistant schématiquement à donner accès au plus grand nombre à un ensemble de biens culturels (numériques) caractérisés par un haut degré de reconnaissance parmi les spécialistes ; le second visant davantage à reconnaître l’égale dignité des cultures vécues et choisies par les personnes, ainsi qu’à renforcer leurs capacités de choix, d’expression, d’accès et d’échange (au moyen de technologies numériques) (2) ? Ces deux projets de politique culturelle prennent une résonance toute particulière « en régime numérique », eu égard aux asymétries grandissantes créées par les plateformes et leurs algorithmes qui guident et orientent nos pratiques, fragilisant ainsi le système initial de réciprocité propre à la culture numérique (« je lis et j’écris », « je pose une question et je réponds à une question », etc.) (3).

Dilemme 8 : cherche-t-on à agir sur les biens culturels numériques (production de contenus, découvrabilité, recommandation, plateformisation...) ou sur les cultures numériques dans le sens où les mutations engagées par le numérique ont acquis une dimension que l’on qualifie, justement, de « culturelle » (un ensemble de valeurs et de savoirs, de visions du monde et de manières de s’y comporter, de modifications de nos regards sur les objets et les relations, de protocoles et de normes, etc.) ? Cette seconde perspective pouvant s’étendre aux actions (de médiation, d’éducation, de solidarité, etc.) relatives à la culture numérique qu’il faut se forger pour pouvoir habiter le monde contemporain. On retrouve dans ce dilemme un prolongement des luttes entre des conceptions plutôt étroites ou anthropologiques de la culture qui ont caractérisé les politiques du même nom ces quarante dernières années ; et ce, avec des effets très concrets d’inclusion et d’exclusion liés à la définition du périmètre de l’action publique culturelle.

Dilemme 9 : s’agit-il de favoriser un processus de numérisation (une conversion de contenus, de références et d’œuvres en format numérique) ou de digitalisation (une manière de réécrire le monde, de lui donner un autre langage, de faire des expériences originales et nouvelles, d’inventer des formes, des imaginaires et des esthétiques propres au numérique) ?

Dilemme 10 : en matière de politique publique, les idées n’existent pas sans des acteurs pour les porter. S’agissant des politiques culturelles numériques, le système d’acteurs mobilisé émane-t-il prioritairement du réseau historique des arts et cultures numériques ou implique-t-il plus largement les établissements et organisations culturels hérités des politiques culturelles modernes ? Se joue également ici le statut des premiers par rapport aux seconds : avant-garde, pionniers, passeurs, underground, « alters » ?

Dilemme 11 : dans la continuité du dilemme précédent, quelle est la voie de l’institutionnalisation culturelle du numérique à privilégier : celle de l’autonomie ou de la dissolution ? S’agit-il de reproduire le parcours habituel de reconnaissance des formes artistiques et culturelles jusqu’ici peu instituées (structuration en réseau, nouveau guichet, équipement spécialisé, année thématique, label...) ? Ou alors faut-il envisager leur prise en compte, de façon plus diffuse, au sein des politiques culturelles et d’autres catégories de politiques publiques ? En outre, doit-on s’attacher à la reconnaissance de la valeur intrinsèque et spécifique de la création numérique ou valoriser les externalités (sociales, technologiques, économiques, éducatives...) issues de son encastrement territorial ?

Ces onze dilemmes n’appellent pas des choix exclusifs entre des propositions en apparence contradictoires. Ils invitent davantage à ouvrir des espaces de délibération et d’expérimentation tenant compte de la diversité des configurations politiques, territoriales et socioprofessionnelles. La « grande conversion numérique »4 oblige ainsi à reconsidérer un certain nombre de questions qui ont jalonné, pour certaines d’entre elles, la construction historique des politiques culturelles. En redéfinissant ce que nous entendons par service public et intérêt général en matière de culture, les réponses qui y seront apportées constitueront le socle des politiques culturelles à venir : celles des sociétés digitalisées du xxie siècle.

1– Voir notamment le podcast de Guy Saez sur la construction historique d’une politique de la culture réalisé par l’Observatoire des politiques culturelles et le Comité d’histoire du ministère de la Culture (à paraître).
2– Librement inspiré de « formules consacrées » et des propositions de E. Négrier et P. Teillet dans leur ouvrage Les projets culturels de territoire, PUG, 2019.
3– Dominique Cardon, Culture numérique, Les Presses de Sciences Po, Paris, 2019. 4– Selon la formule de Milad Doueihi.




Sommaire

Édito
Onze dilemmes de politique culturelle pour le numérique
Tribune
Nouvelle organisation, nouveau projet politique : un ministère en mutation ?
Dossier
L'art d'humaniser la civilisation numérique
La recomposition digitale des pratiques culturelles
Le Hub des métallos, un terrain de jeu digital pour faire l’expérience de l’art autrement
Le spectacle vivant à l’aune de la privation culturelle
Entre contrainte et créativité : le spectacle vivant face à l’offre culturelle digitale
Le théâtre à distance à l’ère du numérique
Outils numériques et spectacles vivants : de l’humain dans la machine
Humaniser la civilisation numérique : un défi culturel
De la culture aux cultures numériques : un regard anthropologique
Les arts numériques, ce nouveau paradigme
Les transfos digitales : une dimension relationnelle de plus en plus présente
Pour un enseignement du numérique en école d’art : généalogie, fiction et expérience du code
Pourquoi collectionner les oeuvres d’art numérique ? Ou de la nécessité de la collection publique
Pour transformer l’art, nous devons changer de culture
 
L’intelligence collective aujourd’hui
Culture mobile algo-rythmée : TikTok comme scène globalisée des causes mobilisatrices #BlackLivesMatter, #digitalintifada
Les nettoyeurs du Web, ou le côté obscur d’Internet
Résister au brutalisme du monde contemporain à l’ère numérique
Aiguiser notre sens critique face aux médias et à l’information : un enjeu éducatif de premier plan
La médiation aux marges : circulation des savoirs et cultures subalternes en ligne
Accès aux savoirs et pouvoir d’agir citoyen : le défi des bibliothèques au sein d’une société numérique
Faire évènement, faire équipe, faire corps
Révéler les externalités des écosystèmes des arts hybrides et cultures numériques
L’émotion partagée demeure préférable à l’émotion vécue seule et en solitaire  
Le principe d’incertitude comme force motrice dans la production d’un récit métropolitain
Offre culturelle en ligne : un terrain de plus en plus investi par les opérateurs nationaux et territoriaux
Biblio
De la résistance des artistes sur le Web
Sortir des schémas hérités de la traite négrière et de la colonisation
Sortir les projets culture & santé de l’invisibilité
Les droits culturels : continuité ou rupture ?