L'art d'humaniser la civilisation numérique

L'art d'humaniser la civilisation numérique

lisa pignot, emmanuel vergès

Le numérique fait indéniablement partie de notre humanité, pourtant nous semblons peiner à y puiser les ressources pour « faire culture », à déployer des stratégies d’incorporation bienveillantes et humanisantes, fondatrices d’une nouvelle économie relationnelle. Sans doute doit-on ce réflexe de prudence au sempiternel débat qui oppose d’un côté les « prophètes » qui voient dans le numérique toutes sortes de vertus émancipatrices, et de l’autre les « cassandres » qui ne cessent de nous alerter sur ses dangers. C’est l’un des dépassements auquel invite ce numéro de l’Observatoire. Et si humaniser la civilisation numérique était d’en penser les convivialités ? Et si les possibilités contributives offertes par l’espace digital incarnaient, humanisaient, d’autres manières et formes de communication entre individus ? Pourquoi – ainsi que le propose Pierre Lévy – ne pas développer une stratégie adaptée à l’ère numérique ? N’est-il pas temps ?

Ce numéro s’inscrit dans le prolongement de la rencontre « Innover dans les arts et la culture. Humaniser la civilisation numérique » organisée en octobre 2020 à Metz, à l’occasion des 30 ans de l’OPC, en partenariat avec l’Agence culturelle Grand Est, la DRAC, la Ville et la Métropole de Metz, ainsi que des acteurs des cultures numériques et arts hybrides. Une journée de rencontre qui explorait plusieurs problématiques : l’art et la création à l’ère numérique, les enjeux d’éducation et de médiation, les nouveaux lieux et écosystèmes territoriaux, les cultures libres et participatives. Il en poursuit la réflexion tout en ouvrant sur de nouveaux questionnements survenus avec la crise sanitaire.

En effet, le choc (ressenti comme un véritable « tsunami ») est celui de la crise sanitaire que nous venons de traverser collectivement. Que nous nous situions du point de vue du public ou des acteurs culturels, cette période nous a placés dans un état de sidération et de panique morale que chacun a dû surmonter. Du côté des institutions culturelles, des trésors de créativité ont été déployés pour contrer cette distanciation, pour imaginer des formats « Covid-compatibles », maintenir un lien à distance avec les publics ainsi qu’une existence « immatérielle » vitale pour les équipes artistiques. Les auteurs de ce numéro en dressent le bilan « à chaud » : qu’avons-nous appris et qu’en retirons-nous pour l’avenir ? Comment penser (artistiquement, culturellement, institutionnellement) cet entrelacement entre pratique physique et pratique en ligne de façon pérenne ? Quels moyens mettre en place pour accompagner les entreprises culturelles dans cette transition digitale ? Même si la présence physique dans les lieux culturels demeure le point d’achoppement de cette réflexion – au sens où l’on ne saurait la sacrifier au profit d’une relation en ligne –, cette « gestion de la distance » a renouvelé (notamment pour le spectacle vivant) un regard sur les outils numériques et sur son appropriation pour construire de nouveaux modes de narrations numériques et de nouveaux modes de production qui ne se contenteraient pas d’une simple captation permettant d’« accueillir le monde chez soi » (comme la télévision l’a fait depuis longtemps déjà).

Mais, d’une certaine façon, l’onde de choc se situe en amont. La dernière enquête sur les pratiques culturelles des Français, menée par le Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) du ministère de la Culture, révèle que des transformations majeures étaient déjà à l’œuvre à travers les nouvelles modalités de prescription survenues avec l’espace numérique, la redéfinition de ce qui fait « qualité », la répartition des temps de loisir entre pratiques en ligne et pratiques in situ. Les pratiques numériques sont aujourd’hui largement partagées et les écarts observés il y a une dizaine d’années se résorbent, ainsi que le rappelle Loup Wolff dans ce numéro : sont concernés les plus âgés comme les plus jeunes, les classes populaires comme les classes supérieures, les moins diplômés comme les plus diplômés, les espaces ruraux comme les espaces urbains. Autant de bouleversements qui réinterrogent la mission des politiques culturelles quant à l’élargissement des publics, la priorité donnée à la fréquentation des établissements culturels, la prise en compte d’une autre forme de recommandation culturelle.

Dans la même perspective, les artistes et acteurs des cultures et œuvres hybrides témoignent dans ce dossier de transformations qui traversent le monde de l’art depuis une trentaine d’années. En tant que genre et en tant qu’écosystème, les arts numériques brouillent les frontières et les « balises académiques » de notre conception de l’art : par l’obsolescence des technologies, les cultures numériques et arts hybrides posent de véritables défis aux enjeux de conservation ; par leur duplication, ils s’affranchissent de la valeur « unique » conférée à l’œuvre d’art et du modèle de l’objet ; par leur format, ils échappent aux lieux traditionnels de monstration. Dans cet « extrême présent » des œuvres d’art numériques, instable et hybride, se recompose une autre approche de l’art. Aussi, nous disent certains auteurs, faut-il envisager non seulement de déformater les œuvres autant que les modalités relationnelles publics/artistes. Là aussi, ne serait-il pas temps de considérer l’espace digital ou le numérique autrement que comme un simple outil d’innovation ou de communication, mais le reconnaître à la fois comme matière et sujet artistiques et comme écosystème à part entière avec sa richesse propre ? Un écosystème dont les externalités sont nombreuses pour les territoires, notamment dans leur rôle de catalyseur pour accompagner la transition digitale à partir d’une action culturelle et politique interdisciplinaire, intersectorielle et collective.

Enfin, entre autres dépassements, ce dossier invite à se saisir (pour ne pas les subir) des enjeux soulevés par le numérique : comment accompagner la jeunesse dans un éveil critique aux médias et l’éduquer politiquement à l’utilisation des technologies ? Comment la protéger d’un mimétisme globalisé, dans ses gestes et dans ses causes, sous le regard ambivalent des médias de masse ? Comment briser le mythe selon lequel le numérique ne serait qu’immatériel et prendre pleinement conscience que l’homme reste derrière la machine ? Comment penser les formes contemporaines de production, de partage des savoirs et références culturelles en régime numérique ? Et si nous changions de référentiel pour analyser ce qui a lieu ? Et si l’art nous permettait d’humaniser cette civilisation numérique ?




Sommaire

Édito
Onze dilemmes de politique culturelle pour le numérique
Tribune
Nouvelle organisation, nouveau projet politique : un ministère en mutation ?
Dossier
L'art d'humaniser la civilisation numérique
La recomposition digitale des pratiques culturelles
Le Hub des métallos, un terrain de jeu digital pour faire l’expérience de l’art autrement
Le spectacle vivant à l’aune de la privation culturelle
Entre contrainte et créativité : le spectacle vivant face à l’offre culturelle digitale
Le théâtre à distance à l’ère du numérique
Outils numériques et spectacles vivants : de l’humain dans la machine
Humaniser la civilisation numérique : un défi culturel
De la culture aux cultures numériques : un regard anthropologique
Les arts numériques, ce nouveau paradigme
Les transfos digitales : une dimension relationnelle de plus en plus présente
Pour un enseignement du numérique en école d’art : généalogie, fiction et expérience du code
Pourquoi collectionner les oeuvres d’art numérique ? Ou de la nécessité de la collection publique
Pour transformer l’art, nous devons changer de culture
 
L’intelligence collective aujourd’hui
Culture mobile algo-rythmée : TikTok comme scène globalisée des causes mobilisatrices #BlackLivesMatter, #digitalintifada
Les nettoyeurs du Web, ou le côté obscur d’Internet
Résister au brutalisme du monde contemporain à l’ère numérique
Aiguiser notre sens critique face aux médias et à l’information : un enjeu éducatif de premier plan
La médiation aux marges : circulation des savoirs et cultures subalternes en ligne
Accès aux savoirs et pouvoir d’agir citoyen : le défi des bibliothèques au sein d’une société numérique
Faire évènement, faire équipe, faire corps
Révéler les externalités des écosystèmes des arts hybrides et cultures numériques
L’émotion partagée demeure préférable à l’émotion vécue seule et en solitaire  
Le principe d’incertitude comme force motrice dans la production d’un récit métropolitain
Offre culturelle en ligne : un terrain de plus en plus investi par les opérateurs nationaux et territoriaux
Biblio
De la résistance des artistes sur le Web
Sortir des schémas hérités de la traite négrière et de la colonisation
Sortir les projets culture & santé de l’invisibilité
Les droits culturels : continuité ou rupture ?