Il n'y a pas de public spécifique

Nouvelle donne ?

jean-pierre saez

Une ère nouvelle pour les politiques culturelles ? En tout cas, un ensemble d’orientations fixé par le Président de la République dans une lettre de mission circonstanciée adressée à la ministre de la Culture et de la Communication.

Cette lettre dessine ce qui pourrait être une nouvelle politique d’État dans ce domaine. Et relance du même coup le débat sur le sujet. Elle pointe en premier lieu un « échec de la démocratisation culturelle » qu’il conviendrait de compenser à travers « l’éducation culturelle et artistique à l’école », les médias audiovisuels, la gratuité des musées.

À vrai dire, le thème de l’échec de la démocratisation culturelle est l’objet d’un débat déjà ancien au sein même du monde culturel, une question rarement abordée avec sérénité. Le paradoxe des statistiques culturelles, c’est qu’elles délivrent des vérités implacables et à priori justes, mais aussi incomplètes et trompeuses. Le problème n’est pas de croire ou de ne pas croire aux chiffres, mais de bien interpréter ce qu’ils révèlent, et de comprendre ce qu’ils ne disent pas. Pour ne rien dire de la difficulté à traduire des réalités sensibles en données arithmétiques. Cependant, il est indéniable que sans une action déterminée en faveur de l’élargissement du développement des pratiques artistiques et culturelles, engageant des savoir-faire adaptés et des moyens conséquents, les caractéristiques sociologiques des publics de la culture ne bougent que marginalement, quand bien même la fréquentation globale des institutions a en général sensiblement augmenté. Encore faudrait-il dire la valeur de chaque point gagné dans les différents secteurs de la culture.

Autre préalable à ce débat : il serait fallacieux d’isoler le bilan éventuel des politiques culturelles. La démocratisation de la société est un tout. La culture ne peut en compenser seule le poids. La réussite des politiques éducatives, sociales ou économiques a un retentissement direct sur celle des politiques culturelles. Les faire travailler ensemble plus activement et continûment permettrait d’obtenir de bien meilleurs résultats pour chacune d’entre elles. Un principe régulièrement oublié ces dernières décennies, mais c’est certain : il y a un problème d’inégalité en matière culturelle qui doit être repris à de multiples endroits : au niveau de l’éducation (y compris tout au long de la vie), des populations en difficulté, des territoires mal desservis culturellement. D’ailleurs, un certain nombre de professionnels rejoints dans les années 90 par une nouvelle génération n’ont eu de cesse d’inventer de nouvelles passerelles entre l’art, la culture et les populations, réussissant des prouesses dans des endroits réputés difficiles malgré la discontinuité et la modestie de l’action de l’État sur ces terrains.

La relation de nos concitoyens à la culture est aussi une question de « démocratie culturelle ». C’est d’ailleurs pourquoi l’expression de démocratisation de la culture ne rend plus compte de l’évolution des rapports à la culture dans la société d’aujourd’hui. Confrontées à une participation des habitants à la vie culturelle plus différenciée, plus intense, les politiques culturelles doivent mieux situer leur action entre deux écueils : celui d’une vision légitimiste abstraite de la culture, celui d’un relativisme culturel absolu. À cet égard, il faut noter le succès grandissant des pratiques artistiques en amateur, le plus souvent minorées dans les politiques culturelles. Les trop rares études qualitatives concernant les comportements culturels au niveau territorial rendent compte de réussites que les enquêtes nationales à la plus large focale ne sauraient appréhender. Il est indéniable, cependant, que la conquête de nouveaux publics suppose un état d’esprit de la part des pouvoirs publics comme des acteurs culturels, ainsi que des efforts conjoints entre les politiques publiques. En matière d’éducation artistique, on est loin du compte et on ne peut que se réjouir qu’elle redevienne une priorité nationale. Oui, l’éducation artistique peut être à l’évidence un terrain privilégié pour approfondir l’élargissement de l’accès à l’art et à la culture. Sous réserve de conditions bien identifiées désormais : continuité des politiques, qualité des projets, organisation de la transmission, réflexion de fond sur les conditions de rémunération des artistes, claire répartition des efforts entre enseignements et éducation artistique, véritable conjugaison des priorités entre Éducation nationale, Culture et collectivités territoriales. Au bout du compte, pour mieux penser le partage de la culture, il faut accepter la complexité, qui demande de composer entre des objectifs de démocratisation , de démocratie et de diversité culturelle.


ÉTAT ET TERRITOIRES : QUEL NOUVEAU SCÈNARIO ?

Un autre point de la lettre de Nicolas Sarkozy à Christine Albanel mérite notre attention lorsqu’elle souligne justement le déséquilibre entre État et régions. Si le texte présidentiel ne développe pas le sujet, il ouvre un champ d’initiative essentiel pour le ministère de la Culture et de la Communication, les collectivités territoriales et les acteurs professionnels. Force est de constater le lent désengagement, avant tout intellectuel et politique au sens le plus large de cette notion, de l’État vis-à-vis des questions culturelles territoriales. Affirmation d’autant plus paradoxale que les DRAC demeurent d’indispensables partenaires des acteurs locaux. Cependant, quel est aujourd’hui le point de vue du ministère de la Culture vis-à-vis des territoires ? Sur quels scenarios faut-il travailler ? La fn des DRAC ? Et pourquoi pas une décentralisation revisitée, appuyée par des expérimentations pluriannuelles et des évaluations indépendantes – sans quoi le dialogue risque de se réduire à un affrontement stérile – ? D’aucuns proposent une reconcentration des crédits du ministère alors qu’il affecte déjà 50 % de son budget aux établissements nationaux parisiens ! Il s’agirait de lui redonner des marges qu’il n’a pas su se donner en concentrant son soutien sur la capitale plus vite que son budget n’augmentait (les indicateurs correspondants n’étaient pas indisponibles. Pourquoi ne les a-t-on exploités ?). La solution ne peut être là. Villes, Départements et Régions nourrissent déjà près de 80 % de l’effort public de la culture, hors Paris. Au demeurant, cela veut dire que les collectivités territoriales ont consenti des efforts considérables depuis trente ans, les villes ayant initialement donné le ton. Leur demander de faire plus ? Une concertation large et approfondie s’imposerait pour redessiner un chemin soutenable.

Certes, les grands chantiers sur lesquels le ministère est attendu sont nombreux, de la défense de la diversité artistique et culturelle aux droits d’auteur, de l’emploi culturel à l’approfondissement d’une stratégie économique dont les enjeux se jouent à l’échelle mondiale. Ces questions concernent éminemment les pouvoirs locaux. Un ministère sans stratégie territoriale serait un ministère sans boussole. Un ministère absent des territoires pourrait-il encore prétendre à une envergure nationale ? Reste qu’une nouvelle donne est nécessaire. De leur côté, comment les collectivités territoriales l’envisagent-elles ? N’ont-elles pas aussi à prendre des initiatives pour être des forces de propositions innovantes et avancer dans l’élaboration d’une gouvernance territoriale plus créative ? Le temps d’un nouveau contrat sera-t-il à l’ordre du jour ?




Sommaire

Édito
Nouvelle donne ?
Débats
Sociologie et médiation culturelle
Les effets de l’éducation artistique et culturelle peuvent-ils être évalués ?
Tribune
Les villes et l’administration de la culture
Observation en région
Interaction entre observation culturelle et politiques publiques
Dossier
L’art comme passe-muraille
Elargir le cercle des connaisseurs
Construire une nouvelle page de l’action culturelle
L’accueil de tous au musée, au risque du changement
La mission du service éducatif des musées de Strasbourg
La cité des sciences et de l’industrie et la mission Culture et Handicap
Le pôle ressources culture et handicap du département de l’Ain
Former pour inscrire l’action culturelle en milieu pénitentiaire
 
Bilan de la résidence Parloir de Pépito Matéo à l’ENAP, octobre 2005 / mars 2006
Les habitants ont du talent
De la résidence à la permanence
Quand la relation au public engage la responsabilité de l’artiste
La pédagogie de la création
Illettrisme et publics empêchés
Se re-constituer dans l’écriture ?
Biblio
De l’ère du public à l’ère des gens
Pour une critique du modèle français d’intervention culturelle
Entre industries et politiques culturelles : les musiques actuelles en quête d’autonomie
Le statut de l’artiste en Europe
Synthèses d'études
Spectacle vivant et politiques culturelles : enjeux et perspectives territoriales
Analyse prospective de la politique de soutien au spectacle vivant du conseil général des Pyrénées-Atlantiques