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Il n'y a pas de public spécifique

L’art comme passe-muraille

lisa pignot

Depuis quelques années, des espaces intermédiaires de travail ont été ouverts en maison d’arrêt, au sein de structures sociales, médico-sociales, hospitalières, par les travailleurs sociaux, les artistes ou les associations locales. Ces initiatives tissent de nouveaux rapports entre populations, art et territoires aux niveaux local et national et interrogent, chaque fois, les liens possibles entre art, culture et lien social.

Ce frottement entre les univers, les disciplines et les pratiques a fait naître des questions importantes qui ont autant à voir avec la place de l’art et de l’action artistique dans la société qu’avec la façon dont la société contemporaine gère et pense les situations d’exclusion. Ces initiatives reflètent l’ouverture de l’institution au débat public sur les questions de société pour aller dans le sens d’une démocratie libérée du clivage exclus/non exclus. Elles posent, également, les soubassements d’une rencontre pour sortir le secteur culturel de son « auto-centration » et le faire entrer dans un véritable dialogue avec d’autres mondes sociaux et d’autres réalités institutionnelles ainsi que le rappellent Jacques Bonniel et Benoît Guillemont dans leurs contributions à ce dossier.

QUELS DISPOSITIFS POUR QUELLE SPÉCIFICITÉ ?

Qu’il s’agisse de la prison ou de l’hôpital, le lieu même suscite d’innombrables questions : comment les activités artistiques s’intègrent-elles dans ces institutions ? Comment s’opère et agit la rencontre entre les milieux médical, social, pénitentiaire et le milieu artistique ? Cela engendre-t-il des difficultés particulières ?

Les nombreux débats et rencontres organisés récemment autour de ces questions butent en effet très souvent sur les conditions sociales particulières qui doivent être réunies pour que l’outil « artistique » trouve pleinement sa place dans un cadre qui ne lui est pas spécifiquement dédié, mais aussi pour que les conditions proposées puissent produire quelque chose de satisfaisant pour l’artiste comme pour le public. Comment faire pour que les artistes ne soient pas isolés, parachutés dans un endroit où il faut à la fois proposer mais ne pas rester ?

La position de l’artiste dans ce contexte n’est ni évidente ni facile et s’inscrit dans un faisceau de contradictions entre le dedans et le dehors1, entre l’artistique et la réalité sociale, entre le possible et l’indépassable. Il ne s’agit pas seulement de la « justification » que doivent fréquemment fournir les artistes qui animent un atelier à la question « qu’est-ce que vous êtes venus faire ici ? », il s’agit aussi des forces capables d’exercer une contrainte pour que l’institution – régie par des règles et des normes – intègre ces pratiques artistiques dans le temps social qui est le sien. Cela requiert du temps, à la fois pour élaborer les projets avec le personnel mais aussi pour que cette action soit assimilée. Cela requiert aussi un partage des rôles efficace et clair entre, d’un côté, l’institution, chargée d’organiser la prise en charge et le soutien aux personnes pour ce qui à trait aux aspects thérapeutiques – quand ils existent –, administratifs et sociaux ; et, de l’autre, l’équipe chargée d’initier une activité artistique. Ce partage des rôles et cette démarche collaborative sont une composante importante du dispositif et ils sont d’autant mieux vécus en interne s’ils sont accompagnés, voire préparés dans le cadre d’une formation du personnel travaillant à l’intérieur de l’institution (ce que rappellent François Courtine et Nathalie Noël dans ce dossier à propos de l’ENAP d’Agen qui œuvre à la formation et à la sensibilisation du personnel en milieu pénitentiaire à l’action culturelle). Car il ne s’agit pas seulement de convaincre ou de rallier toute une équipe autour des bénéfices et des enjeux portés par ces activités culturelles et artistiques, il s’agit aussi de gérer cette transformation mutuelle (comment le personnel soignant intègre-t-il cette pratique ? qu’en retire-t-il dans sa relation au patient ? comment l’art côtoie-t-il le soin ?). Il s’agit aussi de repenser une pratique professionnelle à partir de ce qui a été bousculé ainsi que l’exprime Cecilia de Varine à propos du travail de médiation dans les musées. Il s’agit, enfin, d’inscrire ces pratiques dans un espace désengagé de toute obligation pour qu’elles ne soient pas vécues par les personnes comme intrusives ou absurdes comme l’illustre cette anecdote que rapportait F. Veyrunes, à l’occasion d’un colloque2, à propos du personnel soignant dans un hôpital qui passait de chambre en chambre, en proposant, sans autre détour, un « Vous voulez de la danse ? » aux personnes hospitalisées.

La temporalité du projet, à savoir sa durée et sa finalité dans le temps, est également une composante non négligeable pour mener à bien sa réalisation. Ce que démontre, par exemple, le projet de Nicolas Frize qui a travaillé et « misé » sur une autre utilisation du temps carcéral et sur l’insertion du détenu dans une activité sociale avec la création du Studio du Temps. Comme N. Frize le rappelle ici, les possibilités pour que des lieux s’installent à l’intérieur des prisons, plutôt que des interventions fragmentées dans le temps, réclament la mise en place d’une politique active de résidence qui vise la permanence, de même qu’elles nécessitent de penser la prison autrement que dans sa seule fonction de répression ou de surveillance.

La question de la pérennité des dispositifs ou des actions entreprises peut également être envisagée à travers les exemples féconds d’institutions qui ont intégré, durablement, les pro- jets culturels et artistiques menés en donnant naissance à un lieu culturel intra-muros (citons, par exemple, la F.e.r.m.e. du Vinatier, le Centre d’art contemporain 3 bis f ou l’Institut psychiatrique Marcel Rivière), ou bien les institutions qui se sont dotées d’un service dédié à la médiation culturelle ainsi qu’en témoigne Eric Ferron à propos des Musées de Strasbourg, ou encore celles, comme la Cité des Sciences et de l’Industrie, qui ont un rôle pilote dans la réflexion sur l’accès des handicapés aux établissements culturels.


QUELS ENJEUX ? QUELLES FINALITÉS ?

Si la légitimité des institutions telles que l’hôpital ou la prison à s’occuper de culture ou d’art ne va pas encore de soi, on constate par ailleurs qu’une certaine défiance perdure quant à la nature des activités entreprises : comment les qualifier ? s’agit-il d’art ou de thérapie ? quelle est leur spécificité par rapport aux démarches éducatives ou d’insertion ? Les pratiques sont en effet plurielles et les équipes artistiques qui interviennent sur le « terrain de la difficulté » forment « un archipel complexe, traversé de multiples enjeux, étayé sur de multiples légitimités, engagé dans diverses postures » tel que les définit Jean-Pierre Chrétien-Goni.

À cet égard, Jacques Bonniel rappelle que l’institution culturelle oscille entre une position franche d’encouragement, des soutiens plus mitigés et le rejet pur et simple selon la légitimité consentie ou non à ce type de pratiques : « ce n’est pas de l’art », « nous ne sommes pas des
assistantes sociales », etc. Les acteurs culturels eux-mêmes revendiquent constamment le fait de ne pas être assimilés à la pratique de l’art-thérapie, même si les supports peuvent se recouper, même si les effets psychologiques, sociaux et humains insufflés par une pratique artistique peuvent être sources de reconstruction pour l’individu. L’art n’a pas forcément vocation à soigner ou à réparer. Il produit avant toute chose du lien, du liant. Ce que les sociologues et anthropologues analysent en termes de pratique « socialisante » et «constructive » qui permet à l’individu, tel qu’a pu notamment l’étudier Michel Andrieu à propos des pratiques musicales en milieu carcéral, de reprendre une place au sein d’un groupe et de travailler à replacer l’individu incarcéré dans une trajectoire personnelle, qu’il s’agisse d’une « re-socialisation » par le travail, la formation professionnelle, l’éducation ou le sport. Il y a, dans l’écriture, le théâtre, la musique, des vecteurs re-créateurs des personnes et d’un nouveau statut social.

Les actions socio-éducatives constituent une branche récente de la politique de réinsertion, assurées par le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP). Elles ont été mises en place dans le double objectif de développer les connaissances des détenus et de les replacer dans une dynamique de construction personnelle. À cela contribue largement le travail entrepris par les bibliothèques publiques et les associations de lutte contre l’illettrisme.

Chaque établissement pénitentiaire poursuit donc sa propre politique en matière de réinsertion, en lien avec le SPIP. Mais le terme même de « réinsertion » pose problème car il renvoie à une réalité qui n’a pas la même résonance pour tous les individus, ni les mêmes assises quand on considère, par exemple, que nombre de prisonniers étaient socialement désaffiliés avant leur entrée en prison. La question des « effets » produits et de leur évaluation reste donc épineuse et délicate. Les ateliers de pratique artistique favorisent-ils réellement un retour réussi des anciens détenus dans la société civile ? Aident-ils les malades dans leur isolement ? Pourtant, ces « questions éthiques » sont sans cesse au cœur du travail des artistes qui s’engagent dans ce processus, tel qu’en témoigne François Veyrunes dans son article.


QUELLE PLACE DANS LE PAYSAGE CULTUREL ?

Les intervenants et les artistes qui animent des ateliers sont, in fine, confrontés à la préoccupation de savoir comment aller au bout de cette rencontre. Ce que certains, comme Jean-Pierre Chrétien-Goni, décrivent comme une « clause de non-abandon » afin, qu’une fois le spectacle terminé, le projet achevé, quelque chose se poursuive et aille au-delà (un accompagnement vers des professionnalisations ou des formations dans le domaine du spectacle), mais aussi pour que le dispositif « ricoche ».

Au-delà des « effets », demeure la question du devenir : que reste-t-il quand les portes sont fermées et que les intervenants sont partis ? Que devient le travail produit dans le cadre des ateliers ? Peut-il trouver sa place dans les conditions habituelles de la représentation ? Comment faire pour que les esthétiques circulent et ne restent pas confinées aux seuls réfectoires et arrière-salles des institutions ? Autant de questions que ce dossier ne peut, à lui seul, embrasser et qui, néanmoins, restent au cœur du travail de passe-muraille accompli par ceux qui œuvrent, au quotidien, au décloisonnement des œuvres, des milieux et des pratiques.





Sommaire

Édito
Nouvelle donne ?
Débats
Sociologie et médiation culturelle
Les effets de l’éducation artistique et culturelle peuvent-ils être évalués ?
Tribune
Les villes et l’administration de la culture
Observation en région
Interaction entre observation culturelle et politiques publiques
Dossier
L’art comme passe-muraille
Elargir le cercle des connaisseurs
Construire une nouvelle page de l’action culturelle
L’accueil de tous au musée, au risque du changement
La mission du service éducatif des musées de Strasbourg
La cité des sciences et de l’industrie et la mission Culture et Handicap
Le pôle ressources culture et handicap du département de l’Ain
Former pour inscrire l’action culturelle en milieu pénitentiaire
 
Bilan de la résidence Parloir de Pépito Matéo à l’ENAP, octobre 2005 / mars 2006
Les habitants ont du talent
De la résidence à la permanence
Quand la relation au public engage la responsabilité de l’artiste
La pédagogie de la création
Illettrisme et publics empêchés
Se re-constituer dans l’écriture ?
Biblio
De l’ère du public à l’ère des gens
Pour une critique du modèle français d’intervention culturelle
Entre industries et politiques culturelles : les musiques actuelles en quête d’autonomie
Le statut de l’artiste en Europe
Synthèses d'études
Spectacle vivant et politiques culturelles : enjeux et perspectives territoriales
Analyse prospective de la politique de soutien au spectacle vivant du conseil général des Pyrénées-Atlantiques