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La ville créative : concept marketing ou utopie mobilisatrice ?

La ville de demain : une affaire culturelle

jean-pierre saez

Villes et régions, en Europe et dans le monde, s’interrogent de plus en plus activement sur ce qu’elles seront dans un avenir proche. Comment assumeront-elles leur complexité ? Quel visage offriront-elles aux générations de demain ?

L’expérience malheureuse de bon nombre des transformations urbaines entreprises dans un passé encore proche, l’évolution démographique, l’extension prévisible des villes, l’affaiblissement des frontières entre urbain et rural conduisent à entreprendre des exercices de préfiguration de grande ampleur. Comment la question de l’art et de la culture sera-t-elle prise en compte dans ce contexte ?

Ce qu’il y a de nouveau dans un certain nombre de ces démarches, c’est qu’elles s’enferment de moins en moins dans un seul scénario, une seule vérité. Mieux, elles n’hésitent pas à confronter les hypothèses d’évolution en laissant mûrir la confrontation, c’est-à-dire en donnant un minimum de temps à la réflexion, à la concertation et l’évaluation préalable. Les hypothèses des dix équipes d’architectes sollicitées pour imaginer le Grand Paris se sont révélées fort intéressantes de ce point de vue. La plupart des équipes en présence semblent se rallier à deux idées majeures : partir de l’existant comme d’une matière première plutôt que de faire le choix de la table rase. Reconnaître la nécessité d’associer les habitants à la définition des projets à venir. Ce double principe ne devrait-il pas être au cœur de toute gouvernance ?

Il fut une époque où la ville était définie fonctionnalité par fonctionnalité, ici de l’habitat, là du commerce,... Les ravages de cette manière abstraite de faire – l’ordonnancement parfois mortifère auquel elle a ici et là abouti – ont conduit à s’y prendre autrement. Le défi n’est pas mince : comment traduire dans son projet et la conduite de celui-ci que la ville est l’espace de la complexité historique, géographique, territoriale, économique, urbanistique, esthétique et culturelle ? Mieux saisir l’interdépendance de ces différentes dimensions de la ville ne résout certes pas la question de l’agir sur la ville mais il permet de s’y préparer, notamment par la mise en regard des compétences et des visions des décideurs publics, des experts dans leur diversité, et des habitants.

Comment la ville fait-elle lien ? « Par ses lieux » répond le sociologue Michel Maffesoli. Par ses ambiances, son caractère ajoutent le philosophe Thierry Paquot ou le politologue Terry Clark. Cependant, si la ville est l’espace du vivre ensemble, bien des lieux de la ville sont dépourvus d’un esprit de « reliance », c’est-à-dire de « cette exigence et ce plaisir qu’y être citadin c’est être aussi citoyen » comme le rappelle avec force le philosophe Marcel Hénaff (1).

La ville d’aujourd’hui est soumise à quantité d’injonctions et se projette dans autant de récits
possibles. Elle doit être tantôt créative, tantôt attractive, participative, compétitive, équitable ou durable. Quelle est la part du pur slogan, du discours mobilisateur et celle du réel dans ces manières de dire la ville ? Cette livraison de l’Observatoire présente à ce sujet une série de points de vue pour mieux se repérer dans les stratégies actuelles et pour mieux comprendre comment ces débats influent sur la gouvernance culturelle.

L’art, l’architecture, l’environnement paysager, la vie sociale et l’esprit urbain ont partie liée. Les cafardeuses entrées de ville nous le rappellent, par défaut, à chaque passage, parfois matin et soir… Télérama n’hésitait pas à poser une question cruelle à ce sujet en titrant en couverture d’un récent numéro : « Comment la France est devenue moche ? » (2). L’interrogation renvoie aussi aux dégâts de la standardisation du mobilier urbain, de l’aménagement des voiries et des places. De la prise de conscience de ces problèmes à la mise en œuvre de dispositifs d’action destinés à les traiter, nous savons qu’il faut de la persévérance, des moyens, et de l’imagination !

Concevoir la ville à travers ses interférences représente un cheminement de pensée désormais
obligé. La ville durable ne saurait que faire une place de choix à son environnement artistique
et culturel. Il s’agit notamment de soigner le patrimoine ancien et ses abords, de l’intégrer dans une relation dynamique avec la ville et la culture d’aujourd’hui, de s’appuyer sur la création d’édifices publics pour régénérer l’urbanité, recomposer les mobilités, faire signe dans la ville. Il s’agit aussi pour les pouvoirs publics de savoir s’appuyer sur l’engagement citoyen et de trouver leur juste place dans les processus de requalification de friches industrielles et de transformation de quartiers délaissés en quartiers d’art. Une ville vivante, désirable, partageable se reconnaît aussi à la place qu’elle accorde à l’art et aux expressions culturelles dans ses espaces publics : défilés de danse ou d’arts de la rue, installations visuelles et sonores, événements, carnavals, fêtes de quartier, œuvres plastiques durables ou éphémères : on perçoit par là même que les enjeux urbains auxquels la création artistique et le travail culturel sont associés sont multiples.

Mais quelle place faire dans le projet de ville à des actions artistiques ou culturelles de moindre visibilité ? Et comment les habitants peuvent-ils être sollicités pour être partie prenante dans l’invention de la ville de demain, dans son esthétisation ? Comment peuvent-ils exprimer leur personnalité dans la ville ? Considérons deux situations. La joyeuse extravagance que dégagent certains quartiers ou maisons de ville dans tel ou tel pays européen du nord (Irlande, Norvège, Pays-Bas) ou du sud (Portugal, Grèce) se rencontre plus rarement en France. Ici, lois, normes et conventions n’enserrent-elles pas encore trop fréquemment notre imaginaire urbain ? On objectera que nos règles urbanistiques ont des vertus protectrices. Oui, mais aussi jusqu’à étouffer la créativité culturelle des citadins. Autre exemple, celui des jardins familiaux ou collectifs. Souvenons-nous que quelques décennies plus tôt, on les regardait le plus souvent comme des blessures anachroniques dans le paysage urbain, les témoins d’une culture populaire sans qualité et vouée à la disparition. Voici qu’aujourd’hui le législateur se préoccupe de les protéger, qu’un sénateur les qualifie d’« antidote au mal des villes » et que les villes redécouvrent leurs vertus sociales, symboliques et esthétiques et organisent leur protection…

Bref, la ville de demain se civilisera d’autant plus qu’elle donnera sa chance à toutes les imaginations créatrices. Cette idée compromet à coup sûr celle d’une « classe » réduite aux happy few de la modernité et détentrice du monopole de la créativité telle que Richard Florida a pu l’imaginer. Elle s’éloigne aussi d’une conception de la ville dont les qualités créatives seraient avant tout tributaires de la vitalité de son secteur technologique. Enfin, si la ville durable est un tout organique, si elle prend son sens dans son aptitude à croiser les enjeux urbains, sociaux, économiques, écologiques, culturels, si cela appelle une gouvernance mêlant plus activement l’ensemble des forces vives territoriales, cela exigera forcément plus d’esprit collaboratif – donc créatif – et la préservation d’une capacité d’action globale de l’ensemble des pouvoirs locaux, tant sur le plan financier que juridique.


1– Marcel Hénaff, La ville qui vient, l’Herne, 2008, p. 221.
2– Télérama n° 3135, 13-19 février 2010.





Sommaire

Édito
La ville de demain : une affaire culturelle
Débats
L’implication de l’artiste dans l’espace public
Tribune
La réforme des collectivités
Observation en région
L’observation de l’emploi culturel est-elle utile à la prise de décision publique ?
Dossier
La ville créative : concept marketing ou utopie mobilisatrice ?
Les 3 approches de la ville créative : gouverner, consommer et produire
Une (ir)résistible dérive des continents. Recomposition des politiques culturelles ou marketing urbain ?
La ville créative : utopie urbaine ou modèle économique ?
La 27e région : un laboratoire pour de nouvelles politiques publiques à l’ère numérique
Villes créatives ou voisinage dynamiques ? Développement métropolitain et ambiances urbaines
Les « friches culturelles » et la ville : une nouvelle donne ?
Villes créatives et développement désirable : vers une meilleure coopération citoyenne
Quelques bonnes raisons de se pencher sur une rénovation de l’économie locale de la culture
 
Le « quartier de la création » : un cluster en émergence
L’institut des deux rives : un réservoir d’idées pour l’économie créative
Villes créatives, villes concurrentes : les candidatures françaises au titre de capitale européenne de la culture 2013
La logique des pôles et ses limites dans le domaine culturel
Biblio
Nouveau voyage au pays des politiques culturelles
L’art critique et l’émancipation du spectateur
La fabrique du patrimoine
Initiatives institutionnelles en matière d’éducation artistique et culturelle
La culture, « arts de faire du sens »
Une nouvelle utopie culturelle en marche ?
Le travail créateur
Rencontre entre économie de marché et intérêt général : un nouveau paradigme français ?
La bibliothèque réinventée
Synthèses d'études
Un agenda métropolitain pour le Sillon alpin ?