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La ville créative : concept marketing ou utopie mobilisatrice ?

La ville créative : concept marketing ou utopie mobilisatrice ?

pignot lisa

L’Année européenne 2009 dédiée à la créativité et à l’innovation aura soulevé un paradoxe intéressant en juxtaposant, d’un côté, ce qui relève de la créativité et que nous assimilons immanquablement à l’art, et de l’autre, ce qui relève de l’innovation et que nous reléguons à la technologie et au régime d’hyper concurrence qui la sous-tend. Posée comme telle, l’équation est complexe mais l’alliance entre créativité et innovation attise aussi de nombreuses questions : l’artiste serait-il le dernier atout des entreprises et des territoires dans le jeu d’une compétitivité mondiale ? La créativité serait-elle le nouveau dogme du développement des territoires ?

Car la créativité a, en effet, de multiples entrées qui ouvrent la voie aux interprétations désordonnées tout en créant un effet de mode. Ainsi que l’a rappelé récemment François Taddei dans une interview au Monde 1, la créativité, dans l’opinion commune française, reste traditionnellement prisonnière du domaine artistique « Être créatif, c’est un peu être artiste. Point final ». Ce qui jette aux oubliettes l’incontestable esprit créatif des grands scientifiques de ce monde et réduit le concept à la notion d’aptitude. Mais plus encore, il existe un obstacle majeur, en France, à l’appropriation d’un concept largement développé par un courant managérial libéral : « Derrière la créativité, certains voient une émancipation, d’autres un assujettissement aux demandes de l’entreprise privée ». Parce qu’il est vrai, effectivement, que la créativité désigne aussi une « méthode » – avec des techniques et des outils qui lui sont propres – utilisée dans les laboratoires d’idées tournés vers l’innovation ou dans les départements R&D des plus grandes entreprises mondiales. Ce qui est plus méconnu sans doute, et qui pourtant forme le plus petit dénominateur commun entre la créativité au sens d’aptitude et la créativité au sens de méthode, c’est sa philosophie, si l’on veut bien reconnaître dans la créativité « cette capacité à inventer d’autres chemins, à sortir de nos schémas traditionnels, pour relever des défis nouveaux ». C’est également faire des idées le pilier fondateur d’une société de la connaissance qui, à l’aune de la pensée complexe d’Edgar Morin, relierait les disciplines et les savoirs pour pouvoir penser l’enchevêtrement et la complexité du monde moderne dans lequel nous vivons.

Si la créativité et l’innovation ont été les maîtres mots de la Commission européenne mais aussi, en France, d’une stratégie nationale tournée vers la recherche et l’innovation, comment les territoires et les acteurs culturels se sont-ils appropriés concrètement cette question ?

La question de l’attractivité culturelle du territoire, étayée par les travaux de nombreux chercheurs, a permis de prendre la mesure du potentiel que représente la culture à la fois comme ressource attractive – et le patrimoine joue ici un rôle déterminant – mais aussi comme opérateur pour la mobilisation d’autres ressources au sein de projets politiques, économiques et sociaux. Les études portant sur les quartiers artistiques des grandes villes européennes et sur le développement des friches culturelles ou des nouveaux territoires de l’art ont, quant à elles, pointé le potentiel de régénération urbaine porté par l’art et la culture. Mais la créativité met sur la table un autre débat. Il y a, pour reprendre l’expression de Xavier Greffe, un basculement de la notion d’attractivité culturelle des territoires à celle de « nation culturellement créative ».

Dans une économie de la connaissance, la culture devient en effet – par le biais des industries créatives – le moteur du dynamisme social, économique, politique et scientifique à l’échelle mondiale. Il faut, pour s’en convaincre, prendre la mesure de la compétition territoriale que se livrent désormais les métropoles ou les régions en misant sur l’économie créative, dans le sillon tracé par la stratégie de Lisbonne qui promeut une stratégie de développement et le partage des connaissances. Les clusters culturels fleurissent en faisant de l’innovation une nouvelle orthodoxie pour construire la société de demain. Le cluster symbolise à lui seul cette utopie : il concentre et rassemble toutes les énergies créatives disponibles sur un territoire (artistes, designers, architectes, enseignement supérieur, recherche et développement) pour créer une fertilisation croisée. En favorisant l’interdisciplinarité et en créant des passerelles physiques (architecturales) entre des secteurs la plupart du temps séparés, le cluster culturel devient le fer de lance d’une politique territoriale qui place l’économie créative au centre de sa stratégie. Pour autant, un cluster n’est pas une production exnihilo. Son montage n’est possible que grâce au terrain artistique et à la politique culturelle qui l’ont précédé.

S’il est vrai que le succès politique de l’économie créative s’est amplifié avec la thèse de Richard Florida sur la « classe créative » qui fonde la réussite du développement d’une ville sur la corrélation entre sa performance économique et sa capacité à attirer une certaine « masse critique » de talents créatifs qualifiés de « classe créative », les critiques opposées à cette théorie ont permis de pointer les limites opérationnelles et conceptuelles qui font son arrière-plan. La « ville créative » n’est ni un eldorado, ni un modèle absolu, mais un concept dont il faut désosser la mécanique pour comprendre ce qu’il bouleverse dans notre conception des politiques culturelles et dans leur évolution. Faut-il voir, derrière cet engouement, le risque de politiques excluantes centrées sur cette seule « classe créative » au détriment de la diversité culturelle ? La concurrence entre villes européennes, pour décrocher le titre de Capitale européenne de la culture, fait-elle des villes des laboratoires ou des vitrines ? La ville créative n’est-elle qu’un label obéissant à une seule logique de marketing territorial ?

Le dossier auquel nous consacrons ce numéro n’entend pas faire la synthèse de ce débat mais en éclairer un moment où l’on voit s’opposer les visions des théoriciens à celle des praticiens. Ce dossier suggère donc de ne pas entrer dans ce concept de « ville créative » sans s’armer d’un certain nombre d’éléments critiques mais, en même temps, de considérer qu’il a incontestablement des vertus mobilisatrices pour les villes, en tant que point d’appui pour réinventer la pensée de l’action urbaine. Les quelques expérimentations concrètes visant à renouveler les politiques publiques ou à changer le rapport à l’espace urbain illustrent, à leur façon, l’élaboration d’une nouvelle « utopie » dont auraient besoin les villes et les territoires pour se doter d’un nouvel horizon d’action. Nous verrons à cet égard que les collectifs artistiques qui œuvrent aujourd’hui sur de micro territoires et qui mobilisent l’imaginaire des habitants pour agir sur leur environnement sont autant de manières de penser le territoire à partir du point de vue d’un artiste et de revisiter de façon sensible l’espace collectif. Comment la culture, par ses facultés créatives, participe-t-elle à l’invention de nouvelles formes de développement urbain, éducatif ou social ? Et quelle place occupent les populations locales dans ce questionnement ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles s’intéresse ce dossier.




Sommaire

Édito
La ville de demain : une affaire culturelle
Débats
L’implication de l’artiste dans l’espace public
Tribune
La réforme des collectivités
Observation en région
L’observation de l’emploi culturel est-elle utile à la prise de décision publique ?
Dossier
La ville créative : concept marketing ou utopie mobilisatrice ?
Les 3 approches de la ville créative : gouverner, consommer et produire
Une (ir)résistible dérive des continents. Recomposition des politiques culturelles ou marketing urbain ?
La ville créative : utopie urbaine ou modèle économique ?
La 27e région : un laboratoire pour de nouvelles politiques publiques à l’ère numérique
Villes créatives ou voisinage dynamiques ? Développement métropolitain et ambiances urbaines
Les « friches culturelles » et la ville : une nouvelle donne ?
Villes créatives et développement désirable : vers une meilleure coopération citoyenne
Quelques bonnes raisons de se pencher sur une rénovation de l’économie locale de la culture
 
Le « quartier de la création » : un cluster en émergence
L’institut des deux rives : un réservoir d’idées pour l’économie créative
Villes créatives, villes concurrentes : les candidatures françaises au titre de capitale européenne de la culture 2013
La logique des pôles et ses limites dans le domaine culturel
Biblio
Nouveau voyage au pays des politiques culturelles
L’art critique et l’émancipation du spectateur
La fabrique du patrimoine
Initiatives institutionnelles en matière d’éducation artistique et culturelle
La culture, « arts de faire du sens »
Une nouvelle utopie culturelle en marche ?
Le travail créateur
Rencontre entre économie de marché et intérêt général : un nouveau paradigme français ?
La bibliothèque réinventée
Synthèses d'études
Un agenda métropolitain pour le Sillon alpin ?