Comment transmettre les mémoires et cultures LGBTQIA+ en l’absence d’archives institutionnelles ? Depuis 2021, le réseau Big Tata réunit dix-huit associations qui tentent de répondre à cette question en développant une « archive vivante » : une mémoire queer collectée, indexée et réactivée par et pour les communautés concernées sur les territoires.

© Marie-Madeleine Dumax-Vorzet

Inspiré de son mémoire, le texte que Marie-Madeleine Dumax-Vorzet a rédigé pour la collection Écrire demain, regards d’étudiants est disponible en téléchargement ici.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Marie-Madeleine Dumax-Vorzet, j’ai 25 ans. J’ai commencé mon parcours dans le secteur culturel vers l’âge de 16 ans environ comme administratrice puis vice-présidente d’une MJC. En parallèle, j’étais engagée dans plusieurs projets associatifs. Je suis issue d’études de lettres, puis j’ai fait le master Développement de projets artistiques et culturels internationaux à l’université Lyon 2 en 2024, qui venait rassembler un intérêt artistique et un engagement associatif, personnel et militant. Cet engagement a aussi son importance pour mon sujet de mémoire : je suis une femme transgenre, ce qui vient interroger des dynamiques personnelles, des réflexions à la fois intimes et communautaires. 

J’étais en voyage jusqu’à il y a quelques mois, et je recommence tout juste à chercher un emploi. Avant cela, je travaillais à la Biennale des arts contemporains de Lyon, au service Développement.

Comment est née l’envie de travailler sur ce sujet de mémoire ?

Dans mon cas, ce sujet s’est imposé assez rapidement et spontanément, avant même que je commence à vraiment y réfléchir, car il se situait à l’intersection de plusieurs questionnements que j’avais déjà. D’abord, l’univers artistique queer, très présent dans les collections des grands collectifs d’archives. S’y ajoutait la question de l’autoédition et de la microédition, très liée à ces collectifs d’archives queer, puisque nombre d’entre eux sont par ailleurs éditeurs ou auto-éditeurs. Il y avait également un intérêt militant :  comment faire communauté au sens large, pas seulement autour du présent, mais aussi autour du passé et d’une mémoire commune ? Ce mémoire est aussi parti de recherches personnelles sur les différents mouvements militants, qui m’ont fait prendre conscience d’un manque d’information sur l’histoire communautaire française. On associe souvent la révolution queer à des événements très américains, comme les émeutes de Stonewall, alors qu’il en existe une histoire française, tout aussi riche, mais largement méconnue. Ce sujet m’est venu par ce biais, mais aussi de façon plus autobiographique : c’est à cette période que j’ai rejoint le collectif lyonnais Mémoire minoritaire, ce qui m’a permis d’avoir un double point de vue, à la fois comme membre découvrant le collectif et comme acteur·rice culturel·le réfléchissant aux enjeux plus larges de programmation culturelle. 

Votre terrain d’enquête vous a-t-il surpris ? 

Le fonctionnement en tant que tel ne m’a pas vraiment étonnée, car les collectifs sont assez présents sur les réseaux sociaux et j’avais déjà une bonne idée de la manière dont ils agissaient. Ce qui m’a davantage surprise, c’est l’ampleur de ce qu’ils proposent. Je les imaginais un peu comme des bibliothèques qui organisent occasionnellement deux ou trois événements. En réalité, j’ai découvert une grande diversité de formes – chaque collectif s’organise différemment – et une programmation culturelle souvent ambitieuse, ne se limitant pas à l’archivage et touchant aussi bien la littérature que l’art contemporain. La seconde surprise concerne les spécificités locales. Je pensais au départ que ce réseau fonctionnerait presque comme des antennes régionales chargées de relayer la bonne parole parisienne sur le reste du territoire. Or, j’ai constaté l’inverse : une véritable revendication de spécificité locale de la part des collectifs, aussi bien à travers les événements et les auteur·ice·s qu’ils mettent en avant que dans le contenu de leurs collections, avec une volonté de valoriser des mémoires locales queers – un sujet encore plus invisibilisé que l’histoire queer française en général. Cet aspect a été la partie la plus enrichissante de mes rencontres avec les différents collectifs. 

Que voudriez-vous faire évoluer dans le secteur culturel ?

Selon moi, et de façon un peu prosaïque, la question la plus actuelle est celle des moyens. Les principales scènes nationales sont complètement sous l’eau budgétairement, avec une incertitude terrible. En tant que jeune actrice culturelle, je constate également une forte précarisation du secteur : des difficultés à entrer dans le domaine professionnel, mais aussi à s’y maintenir au-delà d’un fonctionnement précaire, temporaire et incertain. Un aspect découle de ce manque de moyens et constitue un vrai problème :  la mise en concurrence croissante des actrices et acteurs culturels entre eux. Il faut toujours proposer plus et mieux que le voisin, avec des fonctionnements toujours plus ambitieux mais toujours moins de moyens. Le troisième point important, notamment dans le contexte politique actuel, concerne l’engagement. S’il y a bien un domaine appelé à s’engager et à se mobiliser, c’est précisément le domaine culturel et artistique, au sens très large. C’est en tout cas, ce que l’on essaie de faire aujourd’hui dans le secteur, même si les nouvelles ne sont pas toujours très bonnes.