Dans la Pologne du gouvernement ultraconservateur Droit et justice (PiS), la culture a servi d’arme politique pour la diffusion de valeurs nationalistes et identitaires. La résistance culturelle est venue d’artistes et activistes féministes déjà en lutte contre la remise en question du droit à l’avortement. Une contestation puissante qui a pris place dans l’espace public pour y dénoncer la censure, défendre les minorités et produire des contre-récits.

Cet article analyse les liens entre les politiques culturelles illibérales menées par le parti Droit et justice (PiS) en Pologne, entre 2015 et 2023, et le travail d’artivistes féministes – concept associant production artistique et activisme politique M. Salzbrunn, « Researching Artivism through the Event Approach. Epistemological and Methodological Reflections about Art and Activism », Connessioni Remote, no 2, 2021. – qui proposent des récits contre-hégémoniques. Cette recherche repose sur une enquête (n)ethnographique Irène Despontin Lefèvre utilise le terme « (n)ethnographie » pour montrer que les observations en et hors ligne sont réalisées conjointement et que les liens entre les deux espaces sont très étroits. Voir I. Despontin Lefèvre, « Négocier sa position en et hors ligne en terrain féministe. Retour sur une approche (n)ethnographique auprès du collectif #NousToutes (2018-2021) », Communication, vol 40/2, 2023. menée depuis 2024. Celle-ci s’appuie sur trois principaux matériaux empiriques : 1) dix entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès d’artistes et de professionnel·les de la culture, exerçant notamment au sein de musées, de théâtres et d’universités ; 2) des observations menées sur les comptes Facebook et Instagram de plusieurs artivistes féministes. Enfin, ce corpus est complété par une analyse croisée d’articles de presse (publiés en polonais, en anglais et en français) et de la littérature académique pertinente, afin de situer empiriquement et théoriquement les pratiques observées.

Le gouvernement ultraconservateur du PiS a instrumentalisé la politique culturelle afin de diffuser dans la société ses valeurs nationalistes, identitaires et patriarcales. Dans ce cadre, il a révoqué de nombreux directeur·ices d’institutions culturelles nationales et a censuré de nombreux événements culturels (festivals, pièces de théâtre, etc.) de manière directe (interdiction) ou indirecte (coupes budgétaires, intimidations, etc.). Après une brève présentation de ces actions publiques, nous nous intéresserons au travail de la photographe Karolina Breguła et du collectif Czarne Szmaty (CzSz), mettent leurs savoir-faire, talents et connaissances artistiques au service de leur engagement féministe et contre les politiques menées par le PiS. Toutes se mobilisent au moyen de ce que nous appelons des répertoires d’actions artistiques (performances, photographies diffusées dans l’espace public ou en ligne). À travers les œuvres étudiées ici, nous montrerons que leur travail contribue à resignifier des symboles nationaux, à combattre l’homophobie et la discrimination des personnes LGBTQIA+, et plus largement à proposer des contre-récits face aux discours du PiS.

Le développement de politiques culturelles illibérales en Pologne

Dans la Pologne du PiS, comme dans d’autres régimes illibéraux – en Hongrie ou aux États-Unis – les apparences d’un régime démocratique sont maintenues (avec des élections régulières), mais ni l’indépendance des trois pouvoirs ni l’État de droit ne sont respectés ; les libertés individuelles et les droits des minorités sont attaqués M. Laruelle, « L’instrumentalisation de la culture au service de l’idéologie illibérale », média de l’OPC,  https://www.observatoire-culture.net/instrumentalisation-culture-service-ideologie-illiberale/ ; F. Zakaria, « The Rise of Illiberal Democracy », Foreign Affairs, vol. 76, no 6, 1997,  p. 22-43 ; A. Graff,  E. Korolczuk, Anti-Gender Politics in the Populist Moment, Londres, Routledge, 2022.. Le PiS a développé un programme néoconservateur et populiste combinant nationalisme économique, euroscepticisme et traditionalisme catholique F. Zalewski, « L’émergence d’une démocratie antilibérale en Pologne », Revue d’études comparatives Est-Ouest (RECEO), vol. 47, no 4, 2016, p. 57-86 ; J. Heurtaux, La Démocratie par le droit : Pologne 1989-2016, Paris, Presses de Sciences Po, 2017.. Dans cette économie discursive, la culture est le terrain central pour la production de l’hégémonie A. Gramsci, Cahiers de Prison, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2021., tel que l’a défini Antonio Gramsci pour désigner la capacité d’un groupe social dominant à imposer sa vision du monde, ses valeurs et ses normes comme allant de soi, en obtenant le consentement des groupes subalternes plutôt qu’en recourant uniquement à la contrainte. Menées par le PiS, les politiques culturelles polonaises canalisent les fonds culturels européens et nationaux vers des projets patrimoniaux célébrant les récits catholiques-nationalistes du martyre et de la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale et l’ère communiste L. Bonet, M. M. Zamorano, « Cultural policies in illiberal democracies: a conceptual framework based on the Polish and Hungarian governing experiences », International Journal of Cultural Policy, vol. 27, no 5, 2021, p. 559-573.. Dans le même temps, la surveillance des musées, des théâtres et des médias publics s’intensifie. Le PiS a exploité l’ambiguïté de la loi de 1991 relative à l’organisation des activités culturelles qui autorise le ministre de la Culture à nommer de manière discrétionnaire les directeur·ices des institutions culturelles. À partir de 2015, le ministère a remplacé la direction des six principaux musées nationaux K. Bojarska, « Unlawful and Unjust – Cultural Politics in Poland 2015-2023 and its Aftermath », Séminaire à l’Institut d’études européennes, université Paris 8, 19 mars 2025., tout comme dans d’autres institutions culturelles (le théâtre de Wroclaw par exemple). Des expositions, des festivals et des pièces de théâtre font souvent l’objet de censure. Les libertés de création et de programmation sont bafouées à travers la censure directe et indirecte (révocations de directeur·ices et de programmateur·ices, coupes budgétaires, envoi de militants pour empêcher l’accès aux lieux culturels visés). Le discours du PiS sur la « culture nationale » a recodé le multiculturalisme et la modernité en tant qu’intrusions étrangères, présentant le pluralisme artistique comme une subversion idéologique A. Żuk, (dir.), Hourras et désarrois. Scènes d’une guerre culturelle en Pologne, Paris, Noir sur Blanc, 2019.. La culture est devenue un « champ de bataille symbolique » où le contrôle esthétique a servi à reproduire la légitimité politique M. Kotwas, J. Kubik, « Symbolic Thickening of Public Culture and the Rise of Right-Wing Populism in Poland », East European Politics and Societies, vol. 33, no 2, 2019, p. 435-471..

Les mondes de la culture se sont mobilisés contre ces actions gouvernementales, mais aussi contre la criminalisation de l’avortement A. Chełstowska, A. Ignaciuk, « Criminalization, medicalization, and stigmatization: Genealogies of abortion activism in Poland », Signs: Journal of Women in Culture and Society, vol. 48, no 2, 2023, p. 423-453.. Les œuvres que nous allons analyser sont produites par des artivistes qui ont mis leurs techniques, leur travail intellectuel et leurs ressources financières au service de mobilisations contre les politiques et discours du PiS.

Artivisme féministe : mobilisations et contre-récits

Les artistes que nous présentons ici se trouvent dans des positions minorisées et subordonnées dans la société polonaise : en tant que femmes, personnes queers, et productrices d’un art politiquement engagé à gauche. Elles font partie de ce que Nancy Fraser appelle les « contre-publics subalternes », c’est-à-dire des arènes discursives parallèles, diffusant des contre-discours et des représentations visuelles véhiculant leurs interprétations de leurs identités, leurs intérêts et leurs besoins N. Fraser, « Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy », Social Text, no 25/26, p. 56-80, 1990..

Rendre visibles les couples et familles homoparentales 

La photographe et réalisatrice Karolina Breguła veut rendre visibles les couples homosexuels dans l’espace public. Let Them See Us, projet qu’elle a monté en 2003 alors qu’elle était encore étudiante, entend montrer que ces couples sont des Polonais·es comme les autres et que s’ils ne se tiennent pas la main dans la rue, « c’est parce que la société ne le leur permet pas » (entretien avec Karolina Breguła, 30 avril 2025). Son projet initial est de coller des portraits, imprimés en taille réelle, sur les abribus et les murs, afin que les passant·es aient l’impression de côtoyer ces couples dans la rue.

Families, avec l’aimable autorisation de Karolina Breguła

Faute d’obtenir les autorisations nécessaires pour coller dans la rue, elle se tourne vers l’association de lutte contre l’homophobie Kampania Przeciw Homofobii (KPH). Ses photos sont imprimées sur de grands panneaux publicitaires et quelques expositions sont organisées dans des galeries. Très rapidement, les photos sont vandalisées. Des panneaux publicitaires – et même certains de leurs socles – sont endommagés dans la volonté de détruire ces photos. Des manifestations ont lieu devant les galeries qui présentent ce travail, certaines reçoivent des menaces d’incendie et déprogramment l’exposition. 

Vingt ans plus tard, un conservateur et ami de Karolina Breguła lui propose de réexposer ces portraits, mais elle préfère créer un nouveau projet qui, dit-elle, « exprime mes souhaits pour maintenant : que nous puissions nous marier, adopter des enfants et vivre comme tout le monde » (entretien cité). En 2023, quand le projet Families voit le jour, les mesures et campagnes discriminatoires envers les minorités de genre se sont intensifiées. Pour ces portraits, elle utilise des programmes d’intelligence artificielle afin de créer des images de famille homoparentale, sans mettre en danger ces personnes. Cette fois, la censure provient des algorithmes : « Si vous écrivez “une famille composée de deux hommes et d’un enfant”, le système bloque », la demande étant considérée comme illégale, car elle « contrevient à la protection de l’enfance » (entretien cité). Elle utilise alors différents prompts et programmes pour contourner ces blocages. Elle paye elle-même l’impression d’une demi-douzaine de posters de ces portraits et, avec l’aide de militant·es de l’association Lambda, elle les colle dans les rues de Szczecin et de Varsovie. Quelques jours après leur installation, la plupart des posters de Szczecin sont vandalisés (déchirés ou recouverts d’insultes homophobes). En revanche, ceux collés à Varsovie sont restés plusieurs mois.

Les projets de Karolina Breguła présentés ici proposent des contre-récits à la famille traditionnelle polonaise mise en avant par le PiS, en donnant à voir d’autres types de familles et de couples.

Families, avec l’aimable autorisation de Karolina Breguła

Czarne Szmaty : performer des contre-récits

Le collectif Czarne Szmaty (CzSz) se forme en 2016, au moment des mobilisations protestataires massives contre la criminalisation de l’avortement, connues sous le nom de « manifestations noires » [czarny protest]. « Notre première action a été un blocage de rue pendant le lundi noir [avec un grand tissu noir qui indique “Granica Pogardi”, que l’on peut traduire par “ici se trouve la frontière de votre mépris”]. C’est un jeu de mots, ce tissu est une sorte de grand chiffon, et, comme les femmes sont qualifiées de manière péjorative de “torchons” [szmaty], nous avons décidé de nous réapproprier ce nom » (entretien collectif, 07-03-2025). CzCs réunit quatre artistes provenant du théâtre et de la performance ainsi qu’une photographe. Au fil des années, elles réalisent plusieurs blocages de rue au sein des manifestations protestataires avec différents messages sur leur long tissu noir, mais aussi plusieurs projets d’arts visuels.

Le 11 novembre 2017, elles publient en ligne et dans la presse https://warszawa.wyborcza.pl/warszawa/51,54420,22689898.html#s=S.galeria-K.C-B.1-L.1.duzy une série de photos intitulée Fantasmes Uhlans ; elles expliquent : « Il existe une sorte de fantasme autour des Uhlans, étroitement lié à l’imaginaire patriotique et conservateur. Et nous avons voulu nous en emparer » (entretien cité) Voir également leur description du projet sur leur site : https://czszkontakt.wixsite.com/czsz/ulanskie-fantazje. Les Uhlans sont une formation de cavalerie qui occupe une place importante dans les symboles de la mythologie nationaliste polonaise, mais aussi de la masculinité et du militarisme. Leur mise en scène détourne cet imaginaire. 

Fantasmes Uhlans, Czarne Szmaty #czsz + Pat Mic photo

Elles diffusent ces photos le jour anniversaire du rétablissement de l’indépendance polonaise durant lequel l’extrême droite organise de grandes manifestations ces dernières années, afin de proposer un autre récit lors de cette date symbolique. Une série de cartes postales de la session est également mise en vente dans des galeries d’art https://www.facebook.com/photo/?fbid=366152400491702&set=pb.100063535908743.-2207520000&locale=pl_PL.

En 2021, Patrycja Mitz, la photographe du collectif, est invitée au festival de photo de Cracovie (la Cricoteka). En amont de leur performance prévue pour le vernissage, la direction du festival leur demande un descriptif de celle-ci. Elles expliquent, entre autres, qu’elles vont marcher sur un tapis blanc et rouge (aux couleurs du drapeau). « Et ça, c’était trop pour eux », expliquent-elles en entretien. La directrice du festival parle de « geste préventif », car l’événement est financé par le ministère de la Culture. « Ça a été un choc énorme pour nous, car il ne s’agissait plus d’une censure officielle, mais de quelque chose de pire : une autocensure préventive » (entretien cité). Vêtues d’uniformes de police, elles mettent en scène l’arrestation du festival pour des faits de censure. Elles publient en ligne en mai 2021 des photos de leur performance intitulée « Mettre la saleté sous le tapis rouge » et déploient une banderole rouge indiquant « les artistes décident de ce qu’elles montrent « Artystki decydują co pokazują » ».

Arrestation de la Cricoteka, Czarne Szmaty + Pat. Mic. Photo Pat Mic ». Source 

Ces mécanismes de censure préventive, ou indirecte, et la dépendance aux subventions publiques allouées (et retirées) de manière discrétionnaire sont caractéristiques des régimes illibéraux. 

Conclusion

Les pratiques artivistes de Czarne Szmaty et de Karolina Breguła illustrent deux modalités complémentaires d’intervention féministe dans un contexte illibéral. Les premières mobilisent une performativité collective ancrée dans la présence corporelle, la ritualisation du geste et la réappropriation symbolique d’objets et de codes visuels associés aux traditions nationales et religieuses. Leurs performances, souvent éphémères et situées dans l’espace public, reposent sur une esthétique sobre et de la répétition qui matérialisent simultanément le deuil et la résistance face aux politiques du PiS. Karolina Breguła propose une visibilité fondée sur l’amplification visuelle, à travers des photographies monumentales et des collages urbains qui rendent visibles des identités LGBTQIA+ systématiquement marginalisées. En investissant l’espace urbain, ses photos perturbent les représentations dominantes et contestent l’association exclusive entre identité nationale, catholicisme et hétéropatriarcat. Malgré leurs différences formelles, ces pratiques partagent une orientation commune : elles utilisent les ressources artistiques comme instruments de mobilisation collective, visant à dénoncer des politiques spécifiques et à transformer les conditions symboliques de la visibilité et de l’appartenance.

Ces interventions peuvent être interprétées, après Gramsci A. Gramsci, 2021, op. cit., comme des pratiques contre-hégémoniques qui contestent les tentatives du PiS de stabiliser une hégémonie culturelle fondée sur une conception conservatrice de l’identité nationale. En choisissant la culture comme terrain de lutte, ces artistes révèlent que la légitimité symbolique de l’ordre illibéral dépend de sa capacité à réguler les représentations et à délimiter les formes de subjectivité et de moralité reconnues comme légitimes. Par ailleurs, conformément à la notion de contre-publics subalternes développée par Fraser N. Fraser, 1990, op. cit., leurs œuvres participent à la formation d’espaces alternatifs de circulation des significations féministes et queers. En produisant des images, des performances et des dispositifs qui rendent visibles des expériences marginalisées, elles facilitent la constitution de publics capables de formuler des interprétations critiques de l’ordre social dominant. Loin d’être périphériques, ces pratiques artivistes apparaissent ainsi comme des composantes intégrées aux dynamiques de contestation, contribuant à reconfigurer les frontières symboliques de la communauté politique. Dans cette perspective, l’artivisme féministe peut être appréhendé comme un mouvement collectif inscrit dans une mobilisation sociale féministe plus large contre les politiques du PiS, au sein duquel la construction d’une hégémonie subalterne tend à l’emporter sur l’autonomie esthétique du champ artistique, c’est-à-dire sur la logique d’auto-référentialité et d’indépendance à l’égard des luttes politiques.