La littérature s’augmente depuis plusieurs années de nouvelles géographies littéraires, avec des pratiques mobilisant l’oralité et mariant le texte à d’autres pratiques artistiques. Quand le littéraire s’écrit, se lit et se vit collectivement, comment contribue-t-il au renouvellement de l’enjeu du livre comme filière ? Cet article propose une exploration du continent méconnu des arts littéraires à l’occasion du Printemps des Poètes et en écho à une table ronde lors du Forum Entreprendre dans la Culture en 2025.

Que sont les arts littéraires ?

Qualifier ce phénomène émergent était justement le propos de la table ronde Elle rassemblait divers professionnels du secteur pour analyser les pratiques, les enjeux de la filière et les perspectives de politiques culturelles dédiées et était animée par Arnaud Idelon, auteur du présent article., tenue le 2 juillet 2025, à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville dans le cadre du Forum Entreprendre dans la Culture. On désigne par « arts littéraires » l’ensemble des formes de création littéraire qui s’écartent du livre pour trouver d’autres modes d’existence, de diffusion et de création. Ils se vivent, non comme un refus de l’objet-livre, mais comme une mise en résonance du littéraire hors de ses pages. Ils incluent la littérature exposée, performée, lue, racontée, échangée, numérique, le rap, le slam ou le spoken word, mais aussi les formes diffusées sur les réseaux sociaux, les podcasts, les arts visuels et la scène. Les festivals Extra ! au Centre Pompidou à Paris ou Actoral à Marseille, avec des formes artistiques hybrides, à la croisée de la littérature, de la performance, des arts visuels, de la musique et du spectacle vivant, font partie des précurseurs. Depuis, d’autres événements ont pris le relais : les festivals Sturmfrei et Créatine (Île-de-France), les programmations des Maisons de la Poésie à Nantes ou Bordeaux, le festival Grand Boucan des Scènes du Golfe à Vannes, le temps fort Raffut de La Machinerie à Vénissieux, sans oublier les scènes ouvertes de Mange tes Mots, Le Bœuf Monstre ou Cri du Cœur en Île-de-France ou encore La Griffe à Lyon… Tous ont contribué à l’essor des arts littéraires en France ces dernières années et à la rencontre avec un nouveau public.

Leurs praticien·nes suggèrent des dénominations multiples : « littérature au plateau » (titre d’une journée professionnelle organisée en 2022 par l’association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis), « arts littéraires » (comme le propose le Réseau international des arts littéraires [RIAL]), « néo-littérature » (Magali Nachtergael), « arts déclamatoires et sonores au plateau » (Rozenn Le Bris) ou encore « littérature exposée » (Lionel Ruffel et Olivia Rosenthal). Avec eux, comme le souligne Jean-Max Collard, directeur du festival Extra ! : « La littérature est centrale, mais effectivement elle sort du secteur du livre qui est en général le territoire assigné. Il s’agit d’affirmer un champ spécifique où la création littéraire est le point de départ d’une hybridation avec une quantité d’autres disciplines. »

Ainsi, la littérature « hors du livre » est partout : du récital de la poétesse Amanda Gorman lors de l’investiture de Joe Biden, à la publication d’un recueil de poèmes intitulé Violet Bent Backwards Over the Grass par la chanteuse et compositrice américaine Lana Del Rey, jusqu’au succès phénoménal d’« instapoets » tels que Rupi Kaur et Nayyirah Waheed.

Embrasser une histoire plus longue permet de relativiser l’ampleur que ce phénomène connaît depuis le début des années 2020. On peut ainsi avancer que la littérature est née oralement et que les pratiques performatives furent les premières formes d’expressions littéraires. Des artistes comme Anne James Chaton ou Fred Moten ont contribué à la vitalité de la littérature « hors du livre », en revenant à son oralité et sa corporéité, dans la lignée des performances poétiques des avant-gardes françaises du début du xxe siècle, de la poésie sonore des années 1960, du spoken wordbritannique et du slam dans les années 1980 aux États-Unis, puis en Europe une décennie plus tard. Comme le note Olivia Rosenthal, autrice et codirectrice du master de création littéraire de l’université Paris 8, l’historicité du phénomène est à souligner : « Nous assistons à un retour des formes orales de la littérature, formes qui mettent en scène directement l’adresse et qui, dans l’histoire littéraire, n’ont cessé de questionner le rapport entre celui qui parle et celui qui écoute. » Mais l’essor de ces pratiques est peut-être plus sensible de nos jours, tant par le bouillonnement et la pluralité des formes qui s’inventent, et l’engouement d’un public en nombre, faisant passer ces écritures en présence de la marge au centre. Aujourd’hui, les arts littéraires ne sont plus une « niche ».

Un homme lit un texte face à un micro. Salle plongée dans le noir, lumière sur lui.
Photo © : Chama Chereau/Maison de la Poésie de Nantes

Des formes qui bousculent les géographies du littéraire

Les arts littéraires viennent en particulier rencontrer les désirs d’un public plus jeune, en recherche d’un rapport à l’art plus direct et collectif qui réinterroge autant les rituels traditionnels du spectacle que la modalité individuelle de rencontre avec le texte qu’instaure la lecture. À la croisée de ces modes de réception, les arts littéraires contribuent à « dépoussiérer » la littérature et à renouveler son audience. Depuis cinq ans environ, les ventes de poésie augmentent en France de plus de 20 % par an, et le développement des arts littéraires n’y est pas pour rien selon Alexandre Bord, auteur, ancien libraire (La Librairie de Paris) et éditeur (L’Iconopop), désormais directeur commercial aux Belles Lettres et président de l’agence de booking poétique Book : « D’un côté, le lectorat habituel devient public et vient élargir ses zones de rencontre avec le texte. De l’autre, c’est le public qui devient lecteur avec des personnes pour qui le premier contact avec le texte se fera au travers de l’oralité, et qui viendront ensuite au livre. »

Pour les auteur·ices, les arts littéraires offrent aussi la possibilité de transformer leurs modes d’expression et de diffusion. Parmi les nombreux artistes et auteur·ices, quelles figures émergent ? Marin Fouqué, Diaty Diallo, Louise Chennevière, Lisette Lombé, Rim Battal, Héloïse Brézillon, Simon Johannin, Laura Tinard, Sara Mychkine, Florence Jou, Constant Spina, Shane Haddad, Eva Mancuso, Josèfa Ntjam, Gorge Bataille (alias Élodie Petit), Joëlle Sambi, Théo Casciani et tant d’autres, tantôt venu·es du livre, tantôt de la performance, des mondes de la musique ou de la scène. La nouvelle génération littéraire s’approprie sans complexe ces dimensions « hors-livre » avec créativité, pour élargir leur visibilité, trouver d’autres terrains d’expérimentation formelle mais également pour allonger la durée de vie de leurs livres. Jean-Max Collard alerte cependant sur l’injonction potentielle qui conduirait à systématiser ces formes : « Le risque est que l’on transforme ces arts littéraires en lieu de promotion. »

Pour certain·es, en se rapprochant de l’économie du spectacle vivant et des musiques actuelles, les arts littéraires permettent également l’accès au statut de l’intermittence. S’il est nourri par le bouillonnement des pratiques transdisciplinaires et la soif de découverte du public, cet engouement s’explique aussi malheureusement par des raisons structurelles et économiques qui traversent le monde culturel. Les difficultés budgétaires du spectacle vivant contribuent à valoriser des formes moins spectaculaires – et donc moins coûteuses.

Des écritures inclassables ?

En Île-de-France, le festival Sturmfrei est financé par la sous-direction de la musique de la Ville de Paris, les arts visuels au Département de Seine-Saint-Denis et la lecture publique à la DRAC Île-de-France, signe du caractère interstitiel des arts littéraires. La contrepartie ? Ces formes intermédiaires peinent à trouver leur place dans les différents champs disciplinaires du secteur culturel. Quand les festivals littéraires et médiathèques manquent de moyens et d’expertise technique pour les produire et les accueillir, les théâtres les cantonnent bien souvent à des premières parties ou programmations événementielles. Marie-Pia Bureau, directrice de l’Office national de diffusion artistique (ONDA), va dans ce sens : « Si vous me demandez des chiffres sur la prise en compte de ces formes et pratiques dans le monde du spectacle vivant, autant vous dire tout de suite que je n’en ai aucun. Tout simplement parce que ce n’est pas une catégorie perçue comme appartenant au spectacle vivant. Si le texte et les interprétations sont au centre, cela va forcément être classé dans le théâtre. Mais si la musique prend plus de place, le spectacle sortira de notre radar. En revanche, je prête à ces pratiques une attention toute particulière car il me semble qu’elles témoignent, chez les publics, d’une recherche de formes plus directement adressées, d’une forme de présence. Cela corrobore les témoignages que l’on reçoit de la part des directeur·ices de théâtre qui constatent une remise en cause des rituels du spectacle vivant (venir à telle heure, devoir se taire, devoir s’asseoir…), notamment chez un public jeune. Et j’ai l’impression que ces arts littéraires vivants proposent une expérience de représentation qui correspond davantage à une demande du temps présent. » Actrice hyperactive de la promotion des arts littéraires mais également à la direction d’un théâtre avec les Scènes du Golfe à Vannes, Rozenn Le Bris détecte les paradoxes que ces formes rencontrent : « Dans les théâtres, on estimera que ce n’est pas suffisamment spectaculaire et que ceux qui pratiquent ces formes ne sont des professionnels ni de la lecture publique, ni de l’interprétation. »

Du côté de l’édition, si certaines maisons comme L’Arche ou La Contre Allée prennent en compte les arts littéraires, en tant que circuits alternatifs de diffusion, et viennent soutenir leurs auteur·ices dans ces pratiques, les grandes maisons d’édition n’ont pas encore sauté le pas en les intégrant à leurs stratégies de diffusion. Pour Alexandre Bord, c’est l’un des chantiers à venir : « La vitalité de la littérature ne peut pas tenir simplement aujourd’hui sur le livre. Parce que pour qu’un livre existe, on demande à l’auteur de l’accompagner, sur scène et dans des librairies, de venir en parler, de rencontrer le public, et ces arts littéraires s’intègrent dans ce continuum. »

Défis et chantiers à venir

Les arts littéraires souffrent encore d’un manque de reconnaissance institutionnelle. Le Centre national du livre (CNL), par exemple, ne dispose pas de commissions dédiées ou de dispositifs d’accompagnement. Afin de faire reconnaître les singularités d’une filière en construction, producteurs, diffuseurs et artistes tentent de créer des espaces de réflexivité, d’échange de pratiques et de mutualisation. C’est le cas du RIAL Le Réseau international des arts littéraires est né d’une rencontre à l’initiative de Maison poème à Bruxelles en 2021, qui s’est ensuite prolongée d’autres temps de réflexion à la MéCA en 2023, à Extra ! en 2024 et à la Maison de la poésie à Bordeaux. qui est né du désir de praticien·es issu·es du milieu littéraire de se fédérer et d’œuvrer ensemble à accompagner l’émergence d’une nouvelle filière pour la littérature. Parmi ses membres fondateurs : l’Hôtel des Autrices (Berlin), les Scènes du Golfe (Vannes), Rhizome (Québec), Maison poème (Bruxelles), Extra ! (Paris) et Sturmfrei (Île-de-France). « Il s’agit de nous doter d’une voix unifiée, pas forcément alignée, acceptant cette pluralité, mais en capacité de faire plaidoyer », résume Rozenn Le Bris.

Parmi les chantiers identifiés : encourager les arts littéraires dans leur transversalité tout en militant pour les inscrire pleinement dans le champ littéraire. Les membres du RIAL vont même jusqu’à proposer de renommer le CNL « Centre national des littératures » pour faire bouger son centre de gravité au-delà de l’objet livre et embrasser l’ensemble du continent littéraire. « La politique de la lecture doit inclure les arts littéraires, car la vitalité de la littérature ne peut plus reposer uniquement sur le livre dans un monde dominé par les écrans », glisse Jean-Max Colard. Les agences régionales du livre – à l’instar de Ciclic en Centre-Val de Loire et sa politique volontariste dans l’accompagnement de projets littéraires transversaux – apparaissent comme des alliées de choix pour inventer des mécanismes de soutien aux arts littéraires, tandis que l’idée d’une « Maison des arts littéraires » – à l’image de ses cousines québécoises – est évoquée pour structurer la chaîne de production et servir de lieu de reconnaissance et de promotion.

Mais le principal chantier semble être celui de l’accompagnement de la diffusion et d’un long travail de pédagogie quant aux spécificités de ces formes hybrides ainsi que la formalisation d’un référentiel de rémunération qui en uniformiserait les montants quand, aujourd’hui, les artistes sont baladés entre les chartes du CNL, du CNAP ou de l’ONDA (avec de fortes disparités). Enfin, comme le rappelle Olivia Rosenthal, les masters de création littéraire et la recherche universitaire sont des acteurs clés qui intègrent déjà ces formes dans leurs études et pratiques, offrant un socle théorique et réflexif solide.

Les arts littéraires, en modifiant en profondeur les géographies usitées du littéraire, contribuent à la recomposition de ses écosystèmes. Les défis à venir sont à la mesure de l’élan. Faire reconnaître ce continent encore mal cartographié suppose que les acteur·ices de la filière (artistes, diffuseurs, éditeurs, institutions publiques et universitaires) surmontent les logiques de silos qui ont longtemps fragmenté leur action. Sans lisser les singularités de ces formes, il s’agit de réunir les conditions de leur vitalité. C’est à ce prix que la littérature, en débordant du livre sans le renier, pourra rendre durable cet enthousiasme sans précédent qu’elle suscite en devenant un art vivant.