Dans cet article en deux épisodes, Raphaële Gilbert se penche sur le métier de bibliothécaire et les dilemmes qui le traversent. Si le concept de « tiers-lieu » a eu de nombreux effets positifs sur la transformation des bibliothèques, l’hybridation des espaces et des missions met le métier en tension. Entre élargissement des services et préservation d’une spécialité professionnelle, comment se diversifier sans se dissoudre ?

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En Grande-Bretagne, les bibliothécaires sont la troisième profession « la plus digne de confiance » après… les infirmier·es et les pilotes d’avion Ipsos, Ipsos Veracity Index 2023 – Public Trust in professions survey, 2023. Disponible en accès libre en ligne.. En France, 95 % des habitants estiment les bibliothèques « utiles » Ministère de la Culture, Publics et usages des bibliothèques municipales en 2016, Paris, ministère de la Culture, 2017. Disponible en accès libre en ligne.. Pourtant, l’image du métier oscille dangereusement entre désintérêt profond (le « Ah » poli quand on annonce que l’on est bibliothécaire), enthousiasme débordant (le nombre de reconversions professionnelles en quête de sens, de missions éclectiques et de publics représentatifs de la société É. Maacha, Tout quitter pour devenir bibliothécaire : les ressorts des reconversions professionnelles volontaires en bibliothèque [en ligne], 2025. Disponible en accès libre.), et clichés tenaces (les lampes vertes, le papier et le silence).

On peut aussi voir dans ces métiers pluriels une sorte de laboratoire, tant ils cherchent à se frayer un chemin au sein de tensions qui traversent les politiques culturelles : l’hybridation des fonctions et ses limites, la nécessité de faire vivre des lieux (épisode 1) tout en s’insérant dans des milieux grâce à un art des situations, la capacité à être inventif au quotidien sans céder aux mots d’ordre de l’innovation et de sa tendance à faire table rase des héritages (cf. épisode 2).

Hybridations en tension : l’art de l’assemblage et les limites du couteau suisse

Être bibliothécaire, c’est maîtriser l’art de l’assemblage. Celui des publics pour commencer : à la suite d’une évolution remarquable de son profil social dans les années 2000 et 2010, « la composition du public des bibliothèques est globalement le reflet de celle de la société française Ministère de la Culture, 2017, op. cit. ». Il faut donc savoir accueillir et faire cohabiter dans un espace partagé tout ce que notre société a d’hétérogène, des bébés aux personnes âgées en passant par les ados. S’y côtoient les personnes aisées et celles qui sont en situation précaire, celles qui veulent se divertir et faire des rencontres comme celles en quête de calme et de concentration. Les aspirants bibliothécaires qui espèrent trouver dans ce travail un refuge préservé du chaos du monde ont tout intérêt à faire demi-tour : la bibliothèque s’apparente plutôt à une chambre d’échos qui résonne des préoccupations de notre époque : inégalités sociales, questions écologiques, transformations urbaines, débats de société…

La bibliothèque s’apparente plutôt à une chambre d’échos qui résonne des préoccupations de notre époque.

L’art de l’assemblage est aussi celui des savoirs et des imaginaires, via les collections : alors que de nombreuses institutions culturelles ont pour fonction d’élaborer des propositions culturelles en programmant des temps dédiés à des œuvres ou des artistes, la médiathèque a quant à elle pour mission d’offrir une liberté de choix. Offrir l’accès à tout et à tout le monde n’est pas tâche aisée : cela requiert une connaissance fine de la production culturelle et de sa réception par les publics, la capacité de choisir les acquisitions dans le respect du pluralisme et de l’absence de censure exigés par la loi La loi no 2021-1717 du 21 décembre 2021 relative aux bibliothèques et au développement de la lecture publique. et des qualités de médiation pour identifier les ressources qui correspondent à l’infinie variété de demandes des publics. Il ne suffit pas d’« aimer lire » pour travailler en bibliothèque, il faut des compétences culturelles solides assorties de très bonnes qualités relationnelles et un dos apte au port de charges pour assurer la part de logistique inhérente au métier.

L’art de l’assemblage est enfin celui des missions et des compétences. « Les bibliothèques […] ont pour missions de garantir l’égal accès de tous à la culture, à l’information, à l’éducation, à la recherche, aux savoirs et aux loisirs ainsi que de favoriser le développement de la lecture. […] Ces missions s’exercent dans le respect des principes de pluralisme des courants d’idées et d’opinions, d’égalité d’accès […] et de neutralité du service public» nous dit la loi. Comment lire le métier entre ces lignes ? Travailler en bibliothèque, c’est aussi bien se lier avec les partenaires culturels et sociaux, sélectionner des collections (livres, jeux vidéo, films, musique, etc.), inviter des artistes qu’animer des ateliers de création numérique, concevoir des accueils de collégiens, faire de la médiation culturelle en crèche ou en Ehpad, s’inscrire dans les politiques d’éducation artistique et culturelle (EAC) et d’éducation aux médias et à l’information (EMI). On trouve en bibliothèques de nombreux savoir-faire spécifiques, de la pédagogie au développement de services numériques en passant par la connaissance des acteurs du champ social et la médiation des collections : les personnes chargées de la petite enfance et de la parentalité, des ados, des services numériques ou de la programmation culturelle ne sont pas interchangeables. Si l’on ajoute à cela des compétences plus génériques, la connaissance du territoire, l’aménagement d’un lieu et l’animation d’un collectif de travail, alors on comprend que l’image du couteau suisse ait pu trouver un écho dans la profession et chez les élu·es.

Au fil des années, le travail en médiathèque s’est diversifié et cette hybridation prend des formes plurielles. Les bibliothèques ont accueilli des publics de plus en plus variés et développé de nouvelles activités, en réponse à l’évolution de la société, des pratiques culturelles et informationnelles. Elles travaillent par exemple aujourd’hui souvent autour des droits culturels, de la transition écologique et de l’intelligence artificielle. Les médiathèques ont aussi croisé les profils, allant chercher des personnes issues d’autres métiers, du champ social, de l’animation, de la communication ou du numérique. Elles ont enfin hybridé leurs lieux, intégrant des espaces numériques, des ludothèques et des cafés, s’installant parfois dans des équipements partagés avec des centres sociaux, des MJC, des scènes de musique ou des salles de spectacle.

Cette hybridation, si elle est source de richesse et de renouvellement, met aussi les bibliothécaires en tension. Quand la bibliothèque se retrouve seule pour assumer de trop nombreuses fonctions, de l’accompagnement social à la médiation culturelle en passant parfois par un rôle informel de centre de loisirs ou de maison de la jeunesse, le risque de débordement et d’épuisement des professionnels est réel. On ne compte plus les demandes qui se sont reportées vers ces établissements au fur et à mesure que d’autres services publics fermaient leurs guichets pour proposer des démarches en ligne, de la feuille d’impôts à l’actualisation des droits au chômage. Être bibliothécaire, c’est cultiver l’art du dilemme : jusqu’où aller au-delà de ses fonctions et de ses compétences pour répondre à des situations d’urgence sociale ? Comment consacrer du temps à développer de nouveaux services et compétences sans pour autant abandonner les services traditionnels toujours attendus ? Comme se diversifier sans se dissoudre ? Et qui plus est avec des ressources en baisse ? De nombreuses bibliothèques sont aujourd’hui prises en étau entre une forte pression interne (réduction des moyens humains et financiers) et externe (report de publics découlant des réductions budgétaires dans d’autres services publics).

On touche ici à la limite du couteau suisse : s’il tient dans la poche et coûte moins cher que l’ensemble des outils qu’il réunit, sa lame est bien petite et utiliser l’ouvre-bouteille oblige à ranger le tournevis. Le couteau suisse a beau être multi-usage, il ne démultiplie pas la main qui le tient. Autre fragilité et non des moindres : s’il se grippe, on prend le risque de perdre tous ses outils à la fois. La tendance actuelle des lieux et des profils polyvalents peut faire oublier combien la spécialisation des métiers est précieuse. Proposer un équipement hybride qui associe des fonctions culturelles et sociales est une richesse, mais ne doit pas conduire à désirer la fusion des métiers qui cohabitent en son sein. C’est bien la complémentarité des profils qui ouvre des possibilités de partage et de solidarité. L’hybridation réussie relève de l’art de faire travailler ensemble des métiers et des spécialités hétérogènes, non de la reproduction à l’infini des mêmes services ou profils polyvalents.

Le couteau suisse a beau être multi-usage, il ne démultiplie pas la main qui le tient. 

Être bibliothécaire, c’est souvent animer des équipes et favoriser la compétence collective : la profession a beaucoup réfléchi à des modes de management plus horizontaux et à des organisations conçues pour être apprenantes, favorisant l’inventivité collective et le partage de savoirs entre pairs : la notion de compétence collective est intéressante pour penser l’hybridation : en effet, cette dernière ne se réduit pas à la somme des compétences individuelles, ni à la capacité d’un collectif de travail à agir d’un même mouvement : si l’équipe est trop homogène et partage une vision identique de son métier, le quotidien sera certes facilité, mais les processus d’intelligence collective risquent de se contenter de valider le consensus préexistant. La compétence collective se nourrit au contraire de l’hétérogénéité d’une équipe, de sa capacité à confronter différents points de vue, à s’organiser de manière à traverser solidairement les situations délicates ou imprévues comme les conflits. Elle est essentielle aux processus d’hybridation.

Faire vivre des lieux : la bibliothèque idéale n’a pas vocation à se substituer à la ville idéale

Être bibliothécaire, c’est concevoir, aménager et faire vivre des lieux. Si cette mission est peu mise en avant, elle est pourtant centrale : sur les 15 500 bibliothèques territoriales, plus de 9 000 ont été créées en vingt-cinq ans Ministère de la Culture, Cartographie des bibliothèques, Paris, ministère de la Culture, 2024. Disponible en accès libre en ligne.. La notion de « tiers-lieu », qui a beaucoup infusé dans la profession dès 2009  M. Servet, Les bibliothèques troisième lieu [en ligne], 2009. Disponible en accès libre., a eu des effets positifs : elle a incité nombre d’élu·es à moderniser leurs médiathèques. Elle a aussi contribué à forger une culture professionnelle de l’aménagement des lieux, de la médiation dans l’espace, de la diversification des ambiances et des services, qui met au centre la question des publics et de leurs usages.

Il est toutefois étonnant de constater combien ce concept a été importé à contresens de son acception initiale chez Ray Oldenburg, cueilli sans ses racines qui 
plongeaient dans le champ de l’analyse urbaine. En bibliothèque, il a été introduit comme une pensée du lieu intra-muros : il s’agissait de proposer des lieux de vie à l’aménagement convivial et inspirant, favorisant une réelle mixité sociale entre leurs murs et reposant sur une hybridation des services et des espaces. Pourtant, si on lit Jane Jacobs, militante urbaine, dont le travail a eu une influence fondamentale sur l’urbanisme et a fondé celui d’Oldenburg, on s’aperçoit que le tiers-lieu, initialement, n’est pas une pensée du lieu mais de la ville. S’érigeant contre l’urbanisme fonctionnaliste qui pousse à séparer les quartiers d’habitation, d’affaires ou de commerces, Jacobs propose de remettre au centre de la pensée urbaine la vitalité des espaces publics, des rues et des trottoirs. Pour que la ville offre rencontres, mixité sociale et tolérance, elle insiste sur la nécessité de faire se côtoyer au sein de chaque quartier des habitations (1er lieu), des endroits pour travailler (2e lieu) et des lieux de sociabilité variés (3e lieu). C’est en circulant entre ceux-ci que les habitants peuvent se croiser, se lier, parfois se heurter et faire de la ville un espace vivant de lien social.

On a beaucoup présenté les médiathèques comme des équipements réunissant les trois lieux de Ray OldenburgMais comment rester le « tiers », si l’on regroupe toutes les fonctions ? Proposer un lieu de rencontre convivial est précieux, mais ne doit pas faire perdre de vue que l’enjeu est de contribuer, en tant que tiers, au lien social en dehors de nos murs. Lien qui repose sur l’existence d’une diversité de lieux complémentaires, auxquels l’hybridité aurait tort de substituer des lieux uniques susceptibles d’appauvrir le tissu urbain : « La construction d’îles est l’inversion de l’habitat […] il ne s’agit plus de placer un édifice dans un environnement, mais d’installer un environnement dans l’édifice […] P. Sloredijk, ÉcumesSphères IIISphérologie plurielle, Paris, Hachette Littératures, 2005, p. 292. Cité par St. Bonzani, De l’invention en architecture – Initier, situer, durer, Lyon, Éditions deux-cent-cinq, 2024, p. 102. (Ce livre est une merveille !). » La bibliothèque idéale n’a pas vocation à se substituer à la ville idéale.

Prochain épisode sur le métier de bibliothécaire : se situer dans un milieu et inventer des situations.