Patrimoine et tourisme ont fondé leur union sur des intérêts réciproques. L’un et l’autre assurent leur prospérité mutuelle et concourent à faire de la France la première destination touristique mondiale. Le tableau pourrait donc être idyllique s’il n’était traversé par des contradictions. Comment ne pas perdre cet atout d’attractivité tout en modérant la surfréquentation des sites ? Et comment rendre cette relation compatible avec l’évolution des enjeux sociétaux et environnementaux que la crise sanitaire a exacerbés ?

L’analyse des politiques publiques en matière de patrimoine et de tourisme en France, au cours des dernières décennies, témoigne d’un consensus, du moins apparent, sur leur interdépendance et la réciprocité de leur relation : le patrimoine est vu comme le socle du développement du tourisme français, secteur économique crucial pour l’économie du pays. En miroir, la sauvegarde du patrimoine, élément fondateur de l’identité nationale et locale, est attribuée en grande partie au tourisme, national et international. Selon la Direction générale des Entreprises (DGE), tourisme et patrimoine « partagent les mêmes enjeux d’attractivité et de compétitivité. Le premier offre une perspective d’activité économique source de création de valeur. Le second, lorsqu’il dépasse la proposition de simple visite, offre la perspective d’activités marchandes sources de revenus plus élevés. Ces revenus contribuent à la conservation du monument et génèrent des retombées directes et indirectes durables sur les territoires Direction générale des Entreprises, Valorisation touristique des monuments historiques. Rapport élaboré par la Direction générale des Entreprises, le ministère de la Culture – Direction générale des patrimoines, la Caisse des Dépôts, 2018, p. 9. ».
Un nombre incalculable de rapports, de décisions, de recommandations ou de résolutions, émanant de l’État et de ses services, des collectivités locales, ou d’associations et de réseaux, visent à mieux articuler cette relation complice entre patrimoine et tourisme, considérée comme nécessaire pour leur plein développement. Bien qu’évidente, celle-ci s’exprime toutefois différemment, au niveau des politiques publiques. En fonction de la perspective à partir de laquelle on examine les deux champs (voit-on le patrimoine comme un instrument pour développer le tourisme ? Imagine-t-on plutôt le tourisme comme un facteur susceptible d’assurer la survie du patrimoine ?), le couple patrimoine-tourisme fait l’objet d’initiatives traversées par des contradictions.
Le tourisme émerge comme un levier susceptible d’apporter le financement nécessaire à la gestion et l’entretien du patrimoine. C’est un mariage de raison.
La façon dont les politiques publiques abordent la relation entre patrimoine et tourisme est dépendante de plusieurs causes, internes ou externes. Ainsi, l’élargissement considérable du champ patrimonial au cours des dernières décennies (Heinich, 2009) implique des politiques touristiques qui, au-delà des grands monuments emblématiques de la France, se penchent de plus en plus sur le rôle que peuvent jouer le « petit patrimoine » (Drouin, 2005), le patrimoine immatériel (Sénat, 2021) ou les savoir-faire. L’évolution de la sensibilité de la société contemporaine vis-à-vis des questions environnementales modère l’ardeur de ceux qui prônent un développement infini du tourisme et, par ricochet, elle réinterroge l’instrumentalisation du patrimoine à des fins de croissance des flux touristiques. Plus récemment, la pandémie du Covid-19 a affecté les liens entre patrimoine et tourisme, non seulement quantitativement mais aussi qualitativement. Les politiques européennes et internationales introduisent des jeux d’échelle qui doivent également être pris en compte aux niveaux national et local. Sans remettre fondamentalement en cause la relation du « vieux couple » patrimoine et tourisme, ces évolutions viennent la questionner et nous amènent à nous interroger sur la manière dont elle pourrait se définir dans les prochaines années.
Cet article aborde, dans un premier temps, les politiques publiques qui misent sur le tourisme et les touristes pour sauvegarder le patrimoine. Dans un deuxième temps, il analyse la façon dont elles convoquent le patrimoine pour développer et diversifier les flux touristiques. En conclusion, il ouvre un certain nombre de pistes de réflexion, dans le contexte de l’après-Covid-19, élément disruptif s’il en est.
Faire appel au tourisme pour contribuer à la sauvegarde du patrimoine
Le concept du patrimoine a connu, depuis les dernières décennies du XXe siècle, un élargissement considérable (Choay, 1992). Les années 1960 ont marqué l’entrée du patrimoine industriel (Preite, 2020), des transports (Smith, 2009) ou du commerce, dans le champ patrimonial. Dès la fin du XXe siècle et au début du XXIe, la demande sociale invite à reconnaître de nouvelles formes de patrimoine représentatives de la pluralité des sociétés contemporaines. Le patrimoine des minorités et de l’immigration, les patrimoines traumatiques liés à la colonisation ou à l’esclavage sont ainsi entrés dans le champ patrimonial. Le « patrimoine immatériel » a également bouleversé les contours de « ce qui fait patrimoine » et, par extension, son champ d’action.
L’action publique pour la protection du patrimoine en France a suivi ces évolutions, à mesure que sa définition s’élargissait et se transformait. Le choix des éléments classés en tant que monuments historiques ou inscrits sur la liste de l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques (ISMH), depuis les dernières décennies du XXe siècle, témoigne de cet élargissement et des politiques qui ont été mises en œuvre pour le prendre en compte L. Martin, « Les politiques du patrimoine en France depuis 1959 », Politiques de la culture, publié le 29 juin 2015, mis à jour le 18 avril 2017.. Le patrimoine institutionnel (éléments classés ou inscrits sur la liste des monuments historiques) s’est considérablement accru, depuis la première liste de classement instaurée en 1840, au gré de l’évolution des demandes sociales et des valeurs attribuées par la société. L’action publique, fondée à la fois sur le caractère unique (unicum) et typique (typicum) du patrimoine, a été menée dans une logique d’accumulation des biens à protéger, inscrits sur les listes des immeubles et des objets mobiliers protégés au titre des monuments historiques. En 2023, on compte 45 991 immeubles (dont 32 % classés et 68 % inscrits à l’ISMH) et plus de 300 000 objets protégés Ministère de la Culture, 2002. (données ministère de la Culture). L’élargissement du patrimoine institutionnel contribue à rendre complexe le principal défi des politiques du patrimoine, à savoir son financement, et amène, notamment à partir des années 1990, à une gestion plus malthusienne des classements et inscriptions. Aussi, après l’élargissement considérable du concept de patrimoine pendant les mandats de Jack Lang au ministère de la Culture, qui a eu comme corollaire l’augmentation des classements et inscriptions, la courbe des protections institutionnelles fléchit : on passe de 109 biens classés et 739 inscrits pour l’année 1986, à 21 biens classés et 204 inscrits en 2018 (Cour des comptes, 2022).
Plusieurs analyses tendent à démontrer que les finances publiques (État, régions, départements, collectivités locales) ne disposent pas des moyens nécessaires pour faire face aux coûts de l’entretien courant, de la conservation, et à fortiori de la restauration des éléments patrimoniaux classés ou inscrits. Si les situations diffèrent grandement d’un élément à un autre, on observe une dégradation du champ patrimonial, y compris pour les biens les plus prestigieux tels que les cathédrales (Cour des comptes, 2022).
Ce constat est sans doute plus alarmant pour ce qui est qualifié de « petit patrimoine » (Drouin, 2005) dont la protection repose sur les collectivités territoriales qui n’ont souvent pas les moyens d’agir. Plus largement, le patrimoine institutionnel (classé ou inscrit) ne couvre qu’une partie infime de ce que la sensibilité contemporaine semble reconnaître comme patrimoine et souhaite pouvoir transmettre aux générations futures. Or, dès l’après-mandat de Jack Lang au ministère de la Culture, caractérisé par une approche inclusive du patrimoine, les voix de plusieurs administrateurs et experts se lèvent pour réclamer un recentrage du patrimoine institutionnel sur les biens les plus emblématiques, sur lesquels l’État peut exercer sa mission régalienne de protection (Saint-Pulgent, 1995).
La France met en œuvre des politiques depuis longtemps expérimentées dans d’autres pays européens tel que l’hébergement dans des monuments historiques publics.
Dans ce contexte, le tourisme émerge comme un levier susceptible d’apporter le financement nécessaire à la gestion et l’entretien du patrimoine. C’est un mariage de raison : pour plusieurs acteurs du patrimoine, le tourisme est considéré, parfois de façon quasi caricaturale, comme un phénomène intrusif, voire destructif, dont on se passerait volontiers. Les politiques publiques vont cependant établir une relation plus systématique entre les deux secteurs dès les années 1980. Ainsi, le développement, au sein de sites patrimoniaux, de nouveaux usages et services (culturels, événementiels, d’hébergement, de restauration, etc.) est à la fois identifié comme une possibilité pour les sauvegarder et pour animer leurs territoires d’implantation.
Une partie de ces politiques publiques entend permettre et encadrer l’externalisation de la gestion du patrimoine. Plusieurs opérateurs culturels privés interviennent désormais dans la mise en valeur et l’exploitation touristique de sites en France : Culturespaces (Baux-de-Provence, Musée Jacquemart-André) ; Kléber Rossillon (Grotte Cosquer, Grotte Chauvet, Château de Langeais, Château de Castelnaud, Château de Murol, Tour de Crest, Domaine de Suscinio, Domaine de la bataille de Waterloo 1815, Musée de Montmartre, Jardins de Marqueyssac) ; Alfran (plusieurs sites notamment dans le Val de Loire) ; ou Tous au Château (Châteaux de Beaumesnil, Bridoire, La Ferté-Saint-Aubin, Marzac, Saint-Brisson-sur-Loire, Vaux).
Selon la DGE, cette « multitude d’expériences réussies témoigne de la créativité et de l’esprit d’innovation de leurs porteurs » et constitue « autant de démonstrations encourageantes qui prouvent que l’on peut considérer l’introduction d’activités marchandes au sein des monuments historiques comme un levier potentiel de sauvegarde du patrimoine en péril Direction générale des Entreprises (2018), op. cit., p. 103. ». Le rapport met aussi en évidence qu’adosser une activité marchande à la visite classique d’un monument historique garantirait des revenus plus importants. Confier le patrimoine à des opérateurs privés permettrait, en plus d’offrir des services de qualité, d’assurer des revenus aux propriétaires publics et de répondre à l’attente des visiteurs.
Cependant, la Cour des comptes pointe que les difficultés persistent dans la réutilisation du patrimoine, y compris dans sa mise en tourisme : « Lorsqu’un monument exceptionnel se trouve sans emploi et justifie de voir son usage réinventé, la position du ministère de la Culture apparaît très en retrait, en particulier lorsque le monument relève d’un autre ministère […]. Les appels à manifestation d’intérêt sont de fait rarement conduits par le ministère, tandis que beaucoup de Drac estiment qu’il n’entre pas dans leurs missions de travailler en amont du changement d’usage Cours des comptes, La Politique de l’État en faveur du patrimoine monumental, Rapport public thématique, juin 2022, Paris. ». Ainsi des projets comme celui de l’Hôtel de la Marine à Paris – confié au Centre des monuments nationaux et ouvert au tourisme pour la toute première fois de son histoire en 2021, après plus d’une dizaine d’années de discussions et débats tendus (Yolka, 2011) – font figure d’exception, justifiée par la dimension nationale et symbolique du lieu.
C’est également dans ce contexte de recherche de revenus pour le patrimoine que la France met en œuvre des politiques depuis longtemps expérimentées dans d’autres pays européens tel que l’hébergement dans des monuments historiques publics, désormais identifié comme une possible solution pour l’équilibre économique des sites patrimoniaux. Contrairement à l’Espagne, qui a développé, dès 1928, des paradores (Vadillo Lobo, 2001 ; Valero, 2006) ou au Portugal et ses pousadas (Prista, 2015), la France a peu exploité ce créneau. En 2010, Frédéric Mitterrand et Hervé Novelli, respectivement ministre de la Culture et secrétaire d’État au Commerce et à l’Artisanat, ont commandé une étude pour explorer la possibilité d’accueillir un hôtel dans certains lieux pré-identifiés (une vingtaine parmi les plus emblématiques A. de Montgolfier, Rapport au président de la République sur la valorisation du patrimoine de la France, septembre 2010 ; « L’hôtellerie de luxe au chevet du patrimoine français », Les Échos, 23 septembre 2015 ; F. Evin, « Envisager le gîte et le couvert dans les monuments », Le Monde, 26 février 2010.). Mais celle-ci n’a pas abouti à des actions concrètes. Ce n’est que plus récemment que la Caisse des Dépôts a commencé à investir dans l’aménagement de complexes hôteliers sur les modèles ibériques, dans un contexte qui semble désormais imposer le tourisme comme un facteur à même de venir à la rescousse du patrimoine. C’est dans cette mouvance que l’Établissement public du château de Versailles a lancé, en 2015, l’appel à candidatures pour la transformation en hôtel du Grand Contrôle, bâtiment construit en 1681 par l’architecte Jules Hardouin-Mansart. L’appel a rencontré l’intérêt de potentiels investisseurs, signe de l’évolution des temps et de la maturation de ces initiatives. Après une restauration minutieuse, le Grand Contrôle a ouvert en 2021, en tant qu’hôtel de luxe géré par Airelles, offrant quatorze chambres et suites, un spa avec piscine intérieure et un restaurant gastronomique signé Alain Ducasse. La valeur patrimoniale et symbolique du château de Versailles demeure toutefois l’élément d’appel principal de cet hôtel de luxe, permettant un marketing ciblé : « Au Grand Contrôle, l’art de vivre et le service à la française se traduisent par des attentions singulières afin de recréer, le temps d’un séjour, l’atmosphère d’autrefois Office de tourisme et des congrès de Versailles Grand Parc. ». Plusieurs autres monuments ont été adaptés au cours des dernières années à l’accueil d’hôtels, pour la plupart haut de gamme, souvent grâce à des montages financiers originaux : ainsi, les Hôtels-Dieu de Marseille et de Lyon abritent respectivement, depuis 2013 et 2019, des hôtels gérés par le groupe Intercontinental.
Il s’agit donc désormais de « réinventer le patrimoine ». Tel est d’ailleurs le nom de l’initiative lancée par la Caisse des Dépôts, Bpifrance et Atout France en 2019, dans la perspective de favoriser le développement de projets d’investissements pour la valorisation touristique de sites patrimoniaux par le biais d’activités touristiques. « Réinventer le Patrimoine » est un fonds d’ingénierie Tourisme et Patrimoine Banque des Territoires, « Valorisation touristique et patrimoine historique : création d’un fonds d’ingénierie dédié », publié le 17 mai 2019., piloté par la Banque des Territoires et Atout France, pour accompagner les propriétaires publics de sites patrimoniaux dans la définition de projets d’investissement économiquement viables, avec la possibilité d’une délégation d’exploitation privée, et structurer une filière d’opérateurs privés délégataires de sites patrimoniaux. Pour ce faire, le fonds propose un accompagnement dans les domaines de la réalisation d’études de faisabilité technique et financière, de la programmation des animations et des services, dans la consolidation du modèle juridique et financier ou dans l’optimisation de la gouvernance et pilotage de projet Banque des Territoires, ibid.. Outre les opérations hôtelières, portées notamment par le programme « Relais de France » dans l’objectif de convertir dans chaque région un bâtiment public à caractère historique en hôtel de moyen ou haut de gamme, le plan ambitionnait de faire émerger des projets innovants de valorisation du patrimoine mêlant plusieurs usages, en particulier touristiques. L’idée sous-jacente était que le patrimoine, ainsi mis en valeur, contribue au maintien de la position touristique de la France et au renforcement de l’attractivité des territoires.
Faire appel au patrimoine pour développer le tourisme
Le patrimoine est le « pétrole de la France », selon la formule de Philippe de Villiers, bref secrétaire d’État à la Culture de 1986 à 1987 (Mounier-Kuhn, 2001), période marquant un tournant dans les politiques culturelles du patrimoine après les années fastes du ministère de Jack Lang. Près de trente-cinq ans plus tard, cette même formule sera reprise par Stéphane Bern, nommé en 2018 à la tête de la Mission Patrimoine par le président de la République. Dès sa prise de fonction, celui-ci rappellera le rôle que le patrimoine doit jouer : « Un trésor pour redynamiser l’économie locale ! La France est le premier pays visité au monde avec 90 millions de touristes annuels et le patrimoine est son pétrole S. Bern, « Le patrimoine est notre pétrole », Les Échos, publié le 6 septembre 2018 ; voir aussi le dossier de la Caisse des Dépôts, « Le patrimoine, ce trésor ». »
La « métaphore pétrolière » est donc récurrente. Au cours des dernières décennies du XXe siècle et au début du XXIe, nombreuses sont les initiatives, déclarations ou rapports cherchant à s’appuyer sur le patrimoine – toujours réputé « sous-exploité » pour doper le tourisme. Les acteurs du tourisme constatent que la position de leader touristique française au niveau mondial est désormais concurrencée par plusieurs pays. Comment donc conserver cette position ? Comment atteindre les objectifs gouvernementaux (pour 2020 : 100 millions de touristes et 60 milliards d’euros de recettes touristiques) ?
Ainsi, le rapport de Martin Malvy, président de l’Association des villes et pays d’art et d’histoire, présenté en 2016 à Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Développement international, prétend qu’« aucun pays au monde ne possède un patrimoine aussi riche et divers que la France M. Malvy, « 54 suggestions pour améliorer la fréquentation touristique de la France à partir de nos patrimoines », rapport présenté à la demande de Monsieur Laurent Fabius, remis à Monsieur Jean-Marc Ayrault, 2016. ». S’appuyant sur cette déclaration autogratifiante, le rapporteur demande au patrimoine de venir au secours du tourisme et de « faire simplement en sorte que la France conserve sa place, c’est-à-dire continue à accroître son influence et sa fréquentation ». Rappelant que le tourisme « qui génère 60 % de la fréquentation des sites, constitue la première voie d’accès à la culture », le rapport construit ses propositions sur l’interdépendance des deux secteurs : « L’intérêt pour la culture de développer son approche de l’économie touristique, la nécessité pour les politiques touristiques de s’appuyer sur la culture et le patrimoine en les mettant en avant comme l’un des atouts majeurs de la France ». Le rapport insiste sur le fait que le patrimoine, élément essentiel du produit touristique « Destination France », est ce que les voyageurs viennent chercher lors de leurs séjours en France.
Faire « fructifier » le patrimoine pour le tourisme, implique néanmoins de nouvelles approches et moyens F. Van Geert, « Les politiques du patrimoine en France », Vie publique, publié le 14 septembre 2022.. C’est surtout au niveau de la gestion de ce patrimoine (privé ou public) que des solutions sont actuellement envisagées, que ce soit en augmentant le prix d’accès aux monuments En 2022, le Sénat a pris une résolution proposant des tarifs d’accès différenciés aux visiteurs européens et extra-européens des grands sites et monuments, « dont les besoins de restauration s’accroissent à mesure de la sur-fréquentation qu’ils subissent »., en stimulant leur fréquentation, en répartissant mieux le tourisme sur un plus vaste territoire pour une meilleure redistribution des ressources, en privatisant leur usage, ou en ayant recours au mécénat d’entreprises ainsi qu’à la participation citoyenne (notamment dans le cadre de la Fondation du patrimoine créée en 1996).
Or, les constats, souvent pertinents, n’aboutissent pas toujours à l’instauration de politiques publiques efficaces. Si la répartition inégale des flux touristiques dans les sites patrimoniaux est un fait avéré (80 % de l’activité touristique en France se concentre sur seulement 20 % du territoire), la mise en place d’une meilleure répartition est difficile à atteindre. Le tourisme est certes appelé à encourager la « découverte de sites moins connus mais tout aussi riches sur le plan culturel et historique » Direction générale des Entreprises (2018), op. cit., mais sans mesures de contrôle, de restriction, ou d’ouverture plus flexible (horaires, politique tarifaire) des sites très fréquentés, cela reste un vœu pieux.
Parfois, les politiques publiques en faveur du développement du tourisme dans des territoires ruraux, par le biais de la mise en valeur d’un patrimoine plus modeste, s’avèrent redondantes ou risquent même de générer de la confusion. L’appel à projets « Réinventer le patrimoine », mentionné plus haut, avait pour objectif de dynamiser un patrimoine rural, situé en dehors des circuits touristiques établis. En 2020, la Fondation du patrimoine crée le « Fonds impact », soutenant des projets « choisis pour leur impact socio-économique ou environnemental, leur qualité et leur exemplarité » et situés dans des zones rurales ou de petites villes. En 2021, est lancé le prix « Engagés pour le patrimoine » afin de « valoriser l’engagement d’élus locaux en faveur de projets patrimoniaux, porteurs de cohésion et de revitalisation des territoires ruraux ». On constate alors que les dispositifs en faveur du « petit patrimoine » et du patrimoine rural se superposent, confirmant que si les décideurs publics ont bien identifié une situation problématique, ils n’ont pas encore élaboré les bons mécanismes et outils pour y répondre J.-N. Escudié, « Désignation des dix lauréats “Engagés pour le patrimoine”, mais de la confusion dans les labels », Localtis, Média Banque des Territoires, 28 octobre 2021..
Conserver la place de leader touristique de la France conduit à des mesures visant à doper le tourisme en instrumentalisant le patrimoine français.
La valorisation du patrimoine français, dans des buts touristiques, est désormais articulée avec celle du patrimoine européen. En 2022, le Sénat, considérant que « le patrimoine est un facteur important d’attractivité économique et de rayonnement culturel des territoires », a adopté une résolution européenne « pour une politique du patrimoine renforcée au service de l’attractivité des territoires » J.-N. Escudié, « Le Sénat adopte une résolution européenne “pour une politique du patrimoine renforcée au service de l’attractivité des territoires” », Localtis, Média Banque des Territoires, 7 avril 2022.. Celle-ci appelle « une relance de la politique européenne du patrimoine, résolument transversale, coordonnée au niveau des différentes directions générales concernées de la Commission européenne, grâce à un dispositif institutionnel et organisationnel approprié ». Elle préconise de mettre en place un réseau de petites cités de caractère, sur le modèle de l’association Petites cités de caractère de France ; d’approfondir et d’étendre le label du patrimoine européen, créé en 2011, menant éventuellement à une véritable « Liste du patrimoine européen », articulée avec la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco et les itinéraires culturels du Conseil de l’Europe ; d’étudier la création d’un Loto européen du patrimoine, dont les bénéfices seraient répartis par une Fondation européenne du patrimoine ; de concevoir une Académie européenne du patrimoine, afin de structurer et de fédérer les réseaux professionnels et de développer les incitations à l’enseignement et à la recherche sur le patrimoine. Ici aussi, le tourisme, et en particulier le tourisme international non européen – perçu (sans fondement) comme responsable de la surfréquentation et donc de l’usure du patrimoine –, est identifié comme un facteur de rentabilisation du patrimoine. Par conséquent, il convient de lui demander un effort financier plus important pour l’accès aux monuments européens.
Après la pandémie de Covid-19 : ruptures et continuités
On voit peu à peu s’esquisser un ensemble de politiques parfois contradictoires. Conserver la place de leader touristique de la France conduit à des mesures visant à doper le tourisme en instrumentalisant le patrimoine français. En même temps, le constat de la répartition inégale dans l’espace amène à vouloir renforcer cette fréquentation dans les territoires où elle fait défaut. Les mesures proposées vont toutefois systématiquement dans le sens de l’encouragement de la fréquentation sans se pencher sur l’hypothèse de la modulation des sites très visités.
La problématique de l’élargissement des publics touristiques dans les sites du patrimoine est un autre exemple d’approches contradictoires. Parmi les clientèles touristiques intéressées par le patrimoine, dont il faut encourager la fréquentation, le rapport identifie celles en provenance de l’Asie dont le « potentiel de développement est considérable ». Or, la pandémie de Covid-19 a rebattu les cartes avec un tourisme devenu plus local (Pappalepore, Gravari-Barbas, 2022). Plusieurs acteurs du tourisme estiment que privilégier un tourisme national ou européen est plus conforme aux contraintes environnementales et aux engagements éthiques des nouveaux touristes. Le Covid a renforcé cette dynamique, impactant les habitudes de voyage de 37 % des Français. Les préconisations d’un développement ciblant des clientèles internationales lointaines entrent par conséquent en contradiction avec ces évolutions.
Il peut dès lors paraître paradoxal d’observer que plusieurs rapports commandés par des acteurs publics, à différents niveaux, préconisant un développement touristique basé sur le « trésor » patrimonial, ne prennent pas en compte les évolutions sociétales contemporaines et en particulier les impacts environnementaux et sociaux du tourisme. Car les conflits liés à la surfréquentation qui ont éclaté plus fortement depuis le milieu des années 2010, appellent également, et ceci bien avant le Covid, à un changement du paradigme touristique. Or, ce n’est qu’en 2023 que le gouvernement se penche sur la problématique des fréquentations jugées excessives par les collectivités locales Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté financière et numérique, Gestion des flux touristiques, 19 juin 2023., entraînant des confits, des impacts environnementaux ou de la gentrification touristique (Gravari-Barbas, Guinand, 2017).
La résolution no 123 prise par le Sénat en 2022, rappelant que « l’action publique autour du patrimoine se doit aujourd’hui d’être de plus en plus participative, en allant au-delà de la simple consultation des citoyens avant d’agir sur leur patrimoine » (Sénat, 2022), va dans le sens de ces évolutions. Gageons que ceci s’imposera comme le paradigme établi non seulement des politiques patrimoniales mais aussi touristiques, et au-delà de leur relation redéfinie.
- Fr. Choay, L’Allégorie du patrimoine, Paris, Seuil, 1992.
- M. Drouin, « De la fréquentation du “petit patrimoine” : Chapelles et tourisme en Bretagne », Téoros, vol. 24, n° 3, automne 2005, p. 58-60.
- M. Gravari-Barbas, S. Guinand (dir.), Tourism and Gentrification in Contemporary Metropolises. International Perspectives, Londres, Routledge, 2017.
- N. Heinich, La Fabrique du patrimoine. De la cathédrale à la petite cuillère, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2009.
- M. Preite, « Les nouvelles perspectives du patrimoine industriel », Ethnologies, vol. 42, n° 1-2, 2020, p. 313-334.
- P.-E. Mounier-Kuhn, « Léotard/Villiers (ministère) », dans E. de Waresquiel (dir.), Dictionnaire des politiques culturelles de la France depuis 1959, Paris, Larousse/CNRS Éditions, 2001.
- I. Pappalepore, M. Gravari-Barbas, « Tales from two cities: COVID-19 and the localisation of tourism in London and Paris », International Journal of Tourism Cities, vol. 8, n° 4, 2022, p. 983-999.
- M. Prista, « From displaying to becoming national heritage: the case of the Pousadas de Portugal », National Identities, vol. 17, n° 3, 2015, p. 311-331.
- M. de Saint-Pulgent, « Quelle politique du patrimoine ? Entretien avec Maryvonne de Saint-Pulgent, Le Débat, n° 84, mars-avril 1995, p. 165-173.
- Sénat (2021), « Le patrimoine culturel immatériel : un patrimoine vivant au service de la diversité culturelle, de la cohésion sociale et de la paix », rapport d’information n° 601 (2020-2021), déposé le 19 mai 2021.
- Sénat (2022), « Garantir au patrimoine un avenir », rapport d’information n° 210 (2021-2022) de Madame S. Drexler, fait au nom de la Commission de la culture, de l’éducation et de la communication, déposé le 24 novembre 2021.
- P. Smith, « Faire l’inventaire du patrimoine ferroviaire : expériences et méthodes », Revue d’histoire des chemins de fer, n° 40, 2009, p. 10-13.
- E. Vadillo Lobo, « Paradores de Turismo de España y el Patrimonio Cultural », Estudios Turísticos, n° 150, 2001, p. 83-111.
- A. Valero, Les Paradors 1928-2005, Rencontres à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, 28 et 29 novembre 2006, « Pratiques anciennes, nouveaux usages du monument », organisées par J.-P. Piniès, p. 333.
- Ph. Yolka, « Reconversion de l’hôtel de la Marine : Le Bateau ivre ? », Actualité juridique Droit administratif, n° 8, mars 2011, p. 429-431.