Quand un livre change de mains, que devient sa valeur ? Longtemps cantonné aux bouquinistes et aux librairies spécialisées, le marché de l’occasion s’est profondément transformé avec les plateformes numériques et les nouveaux usages. Cet article explore les multiples vies du livre après son premier achat. Entre enjeux économiques, rémunération des auteurs, transition écologique et nouvelles pratiques de lecture, il montre que l’essor de l’occasion dépasse largement la seule question du prix : il invite à repenser l’économie du livre dans son ensemble.

© Cloé Mathieu

Inspiré de son mémoire, le texte que Cloé Mathieu a rédigé pour la collection Écrire demain, regards d’étudiants est disponible en téléchargement ici.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Cloé Mathieu. Je suis fraîchement diplômée du master d’Ingénierie de Projets Culturels et Interculturels de l’Université Bordeaux Montaigne. C’est un cursus mutualisé avec Sciences Po Bordeaux, au travers de son master en Management de projets culturels et développement territorial. Ces deux formations partagent des enseignements communs et se complètent, aussi bien dans les cours qu’au travers des travaux collaboratifs.

Ce diplôme s’inscrit dans un parcours pluridisciplinaire et interculturel, qui me permet d’allier la gestion de projets à une licence Lettres Babel, tournée vers la littérature, les langues et les cultures du monde. 

Par ailleurs, j’ai travaillé au sein de la ville de Gradignan (Bordeaux Métropole) et à L’A. (Agence culturelle Nouvelle-Aquitaine) qui accompagne notamment les professionnels du spectacle vivant. Ces missions m’ont permis de découvrir un écosystème culturel et artistique dense. 

J’ai également approfondi ma connaissance de ce secteur lors d’une alternance en deuxième année de master, durant laquelle j’ai été coordinatrice socioculturelle en milieu carcéral. C’est là que j’ai pu m’investir pleinement dans les enjeux de lecture publique. 

Forte de ces expériences, et de mon intérêt pour les industries culturelles, j’ai choisi, en parallèle de mon activité professionnelle, de poursuivre ces réflexions sur le livre à travers un doctorat. 

Comment est née l’envie de travailler sur ce sujet de mémoire ?

Les livres ont toujours fait partie de mon quotidien : leur présence m’est familière, et mon intérêt pour leur circulation s’est imposé comme une évidence. Depuis longtemps, j’ai recours à des pratiques d’acquisition et de lecture variées : achats en librairie, emprunts en bibliothèque ou trouvailles en boîtes à livres. La mutualisation des ouvrages entre amis, par le prêt, est également devenue une habitude. 

Lors de mon entrée en licence de lettres, il m’a fallu acquérir de nombreux ouvrages. Face à leur coût élevé ou à la rareté de certaines éditions, je me suis naturellement tournée vers le marché de l’occasion. Cet intérêt a été renforcé par des enseignements de master sur les industries culturelles, au cours desquels nous n’avons que très peu abordé les vies successives du livre. Nous pourrions croire qu’une fois la première vente effectuée, le livre ne circule plus et demeure figé dans une bibliothèque. Or, les ouvrages voyagent. Les pratiques de collection ou de revente sont d’ailleurs, selon moi, très révélatrices des modes de consommation et du rapport que nous entretenons avec l’objet-livre. 

Ce qui me fascine particulièrement dans ce marché, c’est son caractère à la fois protéiforme et marginal. Les modes de diffusion du livre, en effet, n’ont cessé d’évoluer, des colporteurs aux plateformes numériques, réinventant les canaux de transmission de l’écrit et permettant souvent la circulation d’ouvrages controversés, voire interdits. 

Votre terrain d’enquête vous a-t-il surprise ?

Je suis partie de l’observation de pratiques personnelles bien ancrées, et je n’ai pas été surprise de constater que des profils similaires au mien adoptaient les mêmes habitudes. Puis, plus j’ai approfondi mes recherches, plus j’ai découvert des paramètres, des acteurs et des dynamiques que je n’avais pas anticipés. 

J’ai été véritablement frappée par les tensions qui entourent ce sujet.

Je me suis rapidement concentrée sur l’encadrement législatif de ce commerce. La loi sur le prix unique du livre, qui a maintenant 45 ans, est bien connue. Or, j’ai constaté qu’elle n’intégrait pas les ouvrages d’occasion. C’est donc un secteur peu encadré, qui, depuis l’installation des bouquinistes en bord de Seine, joue avec ses marges et le flou législatif qui l’entoure, tant dans sa structuration que dans les ouvrages qui y sont distribués. Cela contraste avec l’image actuelle que l’on peut avoir d’un secteur industriel vendant des titres fraîchement parus. Une grande partie de ce marché repose en effet sur des ouvrages qui ne sont plus édités depuis longtemps et qui ont ce que l’on appelle une « rotation lente ». 

Enfin, j’ai été marquée par la diversité des canaux de diffusion du livre, ainsi que par la pluralité des ouvrages qui y circulent. Cette variété complexifie le fonctionnement de ce marché. Je ne m’attendais pas à me poser autant de questions, allant des pratiques de lecture aux enjeux d’écologie du livre, en passant par la rémunération des auteurs, le goût pour la collection, la bibliodiversité, la structuration de la filière, la concentration ou encore la surproduction. 

Que voudriez-vous faire évoluer dans le secteur culturel ?

J’aimerais voir l’écosystème du livre sortir de son fonctionnement en silos pour aller vers une filière plus collaborative. Cela permettrait de créer plus de liens et d’échanges entre l’ensemble des acteurs, qui ont besoin de se connaître et de comprendre le rôle de chacun. 

Le secteur concentre des bénéfices limités pour un nombre de professionnels très important, ce qui ne permet pas à chacun de bénéficier de revenus convenables. Pour illustrer cela, on peut évoquer les librairies comme étant le commerce le moins rentable de France, le faible nombre d’auteurs en capacités de vivre de leur plume. On évoque également, depuis quelque temps, la baisse des pratiques de lecture, de plus en plus alarmante pour toute la chaîne du livre. 

Ce constat, peu encourageant, sur fond de difficultés pour de nombreux acteurs, laisse entrevoir des lendemains peu radieux pour ce secteur. Pour autant, je pense qu’il existe des solutions. L’idéal serait d’instaurer un dialogue entre tous les intervenants de la filière pour construire des réponses collectives et imaginer les futurs du livre. 

Je souhaite que les études qui ont été menées ces dernières années soient pleinement exploitées, et que l’on puisse trouver, en concertation, des pistes pour mieux rémunérer les auteurs par exemple.

Ces quelques défis nécessitent de repenser l’ensemble des fonctionnements, et une préparation aux changements qui vont advenir afin de s’adapter, entre autres, aux enjeux de rémunération, d’écologie, de maintien de la bibliodiversité, ou encore de continuité des pratiques de lecture.