Depuis la création de son festival L’Envers du décor, le Palais de la Porte Dorée invite des artistes à explorer et questionner la mémoire du lieu. Fidèle à sa marque de fabrique qui consiste à coucher les villes et les lieux sur le divan, l’Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine (ANPU) s’est penchée sur le cas du Palais pour en révéler l’inconscient colonial. Une démarche poético-scientifique que Fabienne Quéméneur restitue dans cet article.

Opération divan XXL – Festival Envers du décors, février 2024  © Awatef Chengal.  

Le Palais de la Porte Dorée est à l’architecture ce que Mireille Mathieu est à la coiffure : une constance admirable, une rigidité rassurante et une incapacité de la pierre à admettre que le monde a changé. Érigé en 1931 par Albert Laprade lors d’un accouchement éclair de dix-huit mois, à l’occasion de l’Exposition coloniale internationale, il devait montrer la France impériale dans toute sa splendeur. Il montre surtout aujourd’hui l’incroyable capacité d’un bâtiment à survivre à de multiples changements de plaques tectoniques idéologiques sans jamais modifier sa coupe !

Car la Porte Dorée n’est pas un simple monument, ni même un musée. C’est un complexe psychique collectif, un inconscient occidental moulé dans le béton armé, un palimpseste architectural sur lequel la République réécrit son récit migratoire à la manière d’un carnet intime gratté au Tipp‑Ex : les mots changent, les intentions aussi, mais les traces restent. Pourtant, paradoxalement, jamais le musée n’a autant attiré. Les jeunes et divers publics affluent, curieux, critiques, souvent engagés. Le projet muséal tente sincèrement de déplacer le récit national, d’ouvrir, de complexifier, d’écouter. Quelque chose bouge à l’intérieur. Mais le corps monumental, lui, ne mute pas. Il parle plus fort que les intentions et que les cartels.

Un (ex)empire en analyse

Quand l’Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine (ANPU), dont la démarche artistique et de recherche est de révéler l’inconscient, les désirs et les contradictions des territoires, est appelée par la Porte Dorée en 2018, elle ne rencontre pas un bâtiment mais un patient. Un patient poli, monumental, saturé de récits contradictoires, qui parle encore couramment la langue de l’Empire tout en prétendant suivre des cours du soir de décolonisation.

Paris, le 03 février 2024 / Musée de la Porte Dorée / Envers du Décor. © Cyril Zannettacci.

Entrer dans le Palais, c’est franchir une porte surélevée qui n’a jamais été vraiment ouverte ni totalement refermée. Un entre‑deux nébuleux. Un seuil anciennement idéologique devenu narratif. Autrefois, on y exposait les « autres ». Aujourd’hui, on tente d’y raconter leur richesse. Le renversement est réel, sincère même, mais les murs contredisent.

Lors de la première intervention de l’ANPU, dans le cadre du festival L’Envers du décor en 2018, festival où des artistes investissent le Palais de la Porte Dorée avec des performances, installations et concerts pour explorer et questionner l’histoire, l’architecture et la mémoire du lieu, ce n’est pas encore le bâtiment qui est sur le divan mais ce qu’il condense : l’ex‑empire colonial français. Le Palais n’est pas né pour accueillir des récits, il est né pour imposer une vision. Une vision claire, hiérarchisée, exotique, rassurante – un PowerPoint impérial avant l’heure.

La thérapie se déploie alors sous différentes formes : visites guidées psychanalytiques, expositions cathartiques, opérations divan où les visiteur·euses sont interrogé·es sur la base d’un questionnaire de type « portrait chinois ». Puis viennent les produits coloniaux – sucre, cacao, café… – eux aussi invités à parler. À travers eux se révèle une autre couche de l’inconscient du Palais : celle de la domination rendue digeste, soluble et dégustée principalement au petit déjeuner.

Le Palais apparaît alors pour ce qu’il est aussi : une architecture‑vitrine. Un peu comme un gâteau de mariage : trop beau pour être attaqué, trop lourd pour être digéré, ou encore comme une « énorme noix de coco », dira une personne interrogée, avec une coque dure, spectaculaire et à l’intérieur une matière plus trouble, plus difficile à partager.

Ce n’est qu’en 2024 que le bâtiment accepte enfin de s’allonger à son tour. Le Palais entier sur le divan. Moment clinique rare. La thérapie pourra alors commencer.

Le bâtiment ne raconte pas ce qu’il montre. Il montre ce qu’il ne peut plus raconter.

La Porte d’orée

Le nom lui‑même travaille. Dorée non par luxe, mais parce que l’entrée se situe à l’orée du bois de Vincennes. L’orée : zone floue entre dedans et dehors, civilisation et fantasme, clairière et forêt. Rien n’est plus juste. La Porte Dorée promet l’ouverture tout en organisant le seuil. Porte qui trie. Porte qui filtre. Certaines personnes, parmi les visiteur·euses, diront même qu’elle ressemble à un « rein monumental », organe chargé de filtrer le monde.

Do‑ré : deux notes, une montée, une promesse d’harmonie qui ne se fera pas.

Mettre un bâtiment sur le divan, ce n’est pas le juger. C’est l’écouter. Et surtout écouter ce qu’il ne veut surtout pas dire. Les bas‑reliefs de Janniot ne sont pas des ornements : ils sont l’inconscient architectural du Palais. Corps disciplinés. Faune exotique maîtrisée. Travail exhibé. Et ces bas‑reliefs fonctionnent comme des rêves figés. Le mythe de la domination heureuse. Le bâtiment ne raconte pas ce qu’il montre. Il montre ce qu’il ne peut plus raconter. Ce décor sculpté est une peau idéologique qui impose un récit avant même d’entrer.

Un bâtiment aux multiples vies

Le Palais de la Porte Dorée a changé de fonction de nombreuses fois sans jamais changer de structure psychique. Né comme musée permanent des Colonies, il fut d’abord un organe de propagande impériale, chargé de rendre la domination présentable, pédagogique et décorative. Alors que l’Empire se délite, il devient le musée de la France d’outre-mer : les mots évoluent, les collections restent. Le symptôme est déplacé, non traité.

Vingt-cinq ans plus tard, le Palais se requalifie en musée des Arts africains et océaniens. Le récit politique s’efface au profit de l’esthétique. La violence coloniale est neutralisée par la contemplation.

Les produits coloniaux sur le divan, festival Envers du décor 2022.

Au tournant des années 2000, les collections les plus encombrantes sont transférées vers le musée du quai Branly. Opération chirurgicale : on déplace les objets, on laisse l’enveloppe. Le passé colonial change de lieu, mais pas de nature. La Porte Dorée se retrouve allégée, voire vidée de ses artefacts, mais toujours encombrée de ce qu’ils représentent.

Elle est alors reconvertie en Cité nationale de l’histoire de l’immigration en 2007. Renversement symbolique maximal : le bâtiment de l’Empire en expansion devient celui des arrivées. Mais les murs résistent. On ne superpose pas un récit d’hospitalité à une architecture de domination sans provoquer de friction. Le Palais devient un lieu où, pour reprendre Lacan, le réel insiste : là où le discours ne suffit plus, là où l’histoire déborde la scénographie.

À cette époque, Jacques Toubon, président du conseil d’orientation, veut changer le discours en profondeur mais « tout est un peu trop bon », certains sujets, notamment la posture coloniale de la France ou l’esclavage, restent sous le tapis. Pap Ndiaye – au passage seul dirigeant racisé de l’histoire du Palais – ne mettra en avant le sujet de l’esclavage, comme migration non choisie, qu’en 2021-2022.

Chaque fonction nouvelle n’a pas effacé la précédente : elle l’a recouverte. Comme un oignon historique, nous dira une visiteuse, où chaque époque rajoute une pelure sans jamais atteindre le centre.

Bouchain : travailler avec le symptôme

Lorsque Patrick Bouchain intervient à la Porte Dorée en 2004, il ne cherche pas à guérir le patient. Il sait qu’un tel monument est incurable. Son geste est plus subtil : refuser une architecture moralisante. Pas de rédemption. Pas de pardon ou de coup de gomme en béton ciré. Pas de réel suturé.

Le bâtiment résiste. Tant mieux. Bouchain travaille avec cette résistance comme un analyste avec le symptôme. Il transforme le monument en contradicteur permanent. L’architecture n’est plus une réponse, ni même un récit, elle est une question. Elle doit permettre d’abriter le conflit.

Le bâtiment doit fonctionner comme un lieu vivant, pas comme un musée figé. La transformation principale étant d’installer la Cité de l’histoire de l’immigration, le projet est explicitement pensé comme un renversement symbolique du bâtiment colonial. Le palais ayant été progressivement fermé et compartimenté par les anciens dispositifs muséographiques, l’architecte propose de retrouver les grands volumes d’origine et de restituer certaines fresques et décors de 1931 afin de montrer l’architecture coloniale au lieu de la cacher, pour pouvoir l’interroger.

En résumé : faire d’un temple colonial un caravansérail contemporain, c’est-à-dire un espace de passage, de rencontre et de circulation culturelle.

Cela se traduit notamment par des espaces polyvalents pour des expositions, rencontres et spectacles, une médiathèque ouverte au public, des lieux d’activités culturelles et associatives, des zones d’accueil plus conviviales, comme des bancs intégrés dans le sol du forum.

Ainsi, il choisit de ne pas pratiquer de chirurgie lourde mais d’injecter avant tout des fonctions vitales dans un corps trop sûr de lui.

Autant de gestes anti‑monumentaux dans un édifice conçu pour impressionner, non pour habiter.

Dans Patrick Bouchain, il y a « pas‑trique », « pas‑rigide ». Pas de forme sacrée. Pas de plan fétichisé. Et « bouche‑un » : la bouche avant la forme, la parole avant le dessin, le conflit avant la solution. Le « Un » en psychanalyse est un mot simple en apparence, mais c’est en fait un concept redoutablement dense. Il ne désigne pas seulement le chiffre un, ni l’unité paisible. Au contraire, il pointe souvent ce qui ne se rassemble pas si facilement, un fantasme d’unité, d’un « moi cohérent » alors que le réel est fait de morceaux, de ratés et de dissonances. Le Palais de la Porte Dorée est un bâtiment qui veut faire Un comme un moi idéal, imposant, mais dès qu’on franchit la porte le Un se défait car les récits se contredisent. En introduisant de la bouche, donc de la parole, Patrick Bouchain fissure ce Un, qui dès lors ne tient plus tout seul : il parle, il se divise, il laisse passer le réel.

On ne superpose pas un récit d’hospitalité à une architecture de domination sans provoquer de friction.

Un ghosting républicain

Le Palais subit un affront en 2007 qui le met dans un état de dissociation cérémonielle : Nicolas Sarkozy refuse de l’inaugurer !

Ce véritable ghosting républicain s’explique car, d’un côté, le musée de l’immigration veut raconter comment la France s’est construite par la richesse et la diversité des arrivées et, de l’autre, nous avons un président qui travaille surtout sur les départs, les contrôles et les identités.

Et ce refus de Sarkozy d’inaugurer le lieu est psychanalytiquement limpide. Car inaugurer, c’est poser un acte symbolique pour célébrer une ouverture mais c’est aussi un acte de clôture, c’est dire : « maintenant, c’est réglé ». Or la rénovation de la Porte Dorée version Bouchain n’est pas inaugurable, elle est trop conflictuelle, trop ambivalente, trop peu réconciliée. Le pouvoir politique ne peut pas investir un lieu qui ne promet pas l’apaisement.

En 2009, deux ministres sont envoyés comme thérapeutes de substitution. Mais le Palais veut le père de la Nation, pas deux beaux-frères administratifs envoyés en urgence.

À la suite de ce traumatisme, le Palais développe un syndrome d’invisibilité officielle : il souffre, doucement mais sûrement, d’une absence de baptême institutionnel.

Il faudra attendre 2014 pour que François Hollande entre en scène et réalise l’acte réparateur en lui disant : « Je te vois. Je t’entends. Tu existes. » L’inauguration officielle – tardive, mais libératrice a enfin lieu. Le nouveau Palais est né !

Quand le réel fait irruption par effraction

« Tant que le réel ne parle pas, le symbolique bafouille et l’imaginaire se défend », aurait pu dire Lacan.

En 2010, des sans‑papiers occupent le Palais plusieurs mois pour demander leur régularisation. Pas des récits. Pas des archives. Pas des dispositifs. Des corps bien réels.

Le réel entre brutalement dans la pièce. Celui qui ne se représente pas. Celui qui ne se scénographie pas.

Les sans‑papiers ne sont pas un discours sur l’immigration. Ils sont l’immigration comme réel brut. Ils ne demandent pas à être compris mais à être reconnus.

À cet endroit précis, le monument Art déco vacille. Les murs décorés de bonnes intentions ne suffisent plus. Ce n’est plus le passé colonial qui insiste, mais le présent migratoire, non symbolisé, non digéré.

Après cela, quelque chose se referme. Sécurisation accrue, contrôles, restrictions. Le Palais se recroqueville sur lui-même.

Ombre et surmoi

Dans une lecture franchement freudienne, le Palais de la Porte Dorée fonctionne comme un surmoi architectural. Massif, vertical, décoré de bonnes intentions, il rappelle en permanence ce qu’il faudrait être – sans jamais dire comment y parvenir. Il incarne l’État dans ce qu’il a de plus familier et de plus inquiétant : un parent qui affirme aimer tout le monde, mais qui vérifie les papiers avant l’étreinte. Le surmoi ne produit pas du soin, il produit de la culpabilité. L’État ici monumentalise. Il ne réprime pas : il encadre. Il transforme le conflit en fresque, la violence en décor, l’histoire en bas‑relief.

Dans une lecture jungienne, il est surtout une Ombre, épaisse, non reconnue. Et ce qui n’a pas été reconnu continue d’agir. Plus le discours s’éclaire, plus l’ombre s’allonge. Et encore plus inquiétant, à l’avant du bâtiment !

Le Palais n’est pas hanté : il est actif.

Sous‑sol et inconscient

L’aquarium tropical, lui, est toujours resté intact, figé dans son récit initial. Inconscient humide, poisseux, jamais analysé. On y montre le vivant derrière une vitre, dans un décor reconstitué, sans interaction possible.

Ironie suprême : la seule zone réellement vivante du Palais est au sous‑sol.

Opération divan XXL, festival Envers du décor 2024, fresque Clémence Jost © ANPU

Le spectacle vivant comme contre-architecture

Le spectacle vivant n’est pas ici un supplément d’âme. Il est un outil clinique. Corps en scène contre corps en bas‑relief. Temporalité du vivant contre fixité monumentale.

Que ce soit lors des week-ends de L’Envers du décor ou dans des programmations en lien avec les expositions, danse, performance, parole incarnée réintroduisent du risque, du présent, de l’irréversible et du bricolage. Il empêche le Palais de se refermer sur lui‑même. Il force l’institution à composer avec ce qui ne se conserve pas.

C’est par le spectacle vivant que le Palais respire, que le discours change progressivement. Le vivant comme contre‑monument, comme séance collective où l’inconscient peut enfin transpirer. Là où le monument fige, la performance fait vaciller. Là où l’histoire se pétrifie, le vivant déborde.

Des créations comme La visite, danse filmée en dialogue avec la pierre et les fresques, ou Raayam Fa Roog, rituel‑performance sur les mémoires de la traite, déplacent le regard du spectateur vers des récits sensibles et conflictuels. Dans l’esprit de ces propositions, les sœurs Chevalme jouent des vocalises et des corps comme autant d’agencements de mémoire, confrontant l’épaisseur du lieu aux strates intimes et collectives des migrations. Ces nombreuses propositions ambitieuses et souvent risquées ont profondément modifié le rapport du public au lieu et permis au récit de s’ajuster.

Soigner sans guérir

La Porte Dorée n’a pas vocation à être apaisée. Vouloir la guérir serait une erreur clinique. Certains lieux ne guérissent pas : ils travaillent.

Freud parlerait d’analyse interminable, qui ne peut ni ne doit se fermer.

C’est un peu contre-intuitif comme proposition de thérapie mais le Palais ne devrait jamais être vraiment réhabilité, plutôt continuer à parler, voire à danser.

Si sa coupe reste inchangée, il serait bon pour la nation que son corps tremble, bégaye, accepte ses cicatrices et se fasse de nouveaux tatouages, pas pour les recouvrir, mais à côté, pour raconter de nouvelles histoires.

De nombreuses pistes ont été proposées lors de nos opérations divan comme des portes ouvertes pour respirer, de la lumière pour éclairer les zones d’ombre, une terrasse en été, un bal démasqué, un lifting, une potion magique pour dire la vérité, des séances de yoga pour plus de souplesse. Il a même aussi été proposé de le transformer en maison plutôt qu’en palais ou carrément un traitement de cheval en le détruisant pour récréer un musée de l’immigration et de la décolonisation.

Quoi qu’il en soit la question n’est pas de savoir si la Porte Dorée est coupable ou innocente. Elle ne satisfera jamais personne complètement. Elle ne demande pas à être aimée, elle demande à être lue. Elle est un symptôme historique à ciel ouvert. Un éléphant colonial dans un salon républicain.

Et ce n’est qu’en assumant ses contradictions que la France peut l’utiliser comme divan collectif géant et sortir du déni.

C’est précisément pour cela que le Palais de la Porte Dorée nous est si précieux.

Équipe impliquée pour traiter du cas de La Porte Dorée : Laurent Petit, psychanalyste urbain ; Fabienne Quéméneur, co-pilote, méta-foreuse ; Clémence Jost, psycho-aquarelliste, attachante de production ; Émilie Olivier, kinésiologue psycho-systémique ; Charles Altorffer, Urbaniste enchanteur ; avec l’aide de la psychanalyste et interpretaiseuse Hélène Genet.