Jusqu’où une institution culturelle peut-elle s’engager face aux fractures de son époque ? L’occupation de la Gaîté Lyrique par 250 mineurs isolés en décembre 2024 n’a fait que renforcer cette conviction : lutter contre le repli sur soi est au fondement même d’un lieu culturel ouvert.

Rassemblement dans la gaieté lyrique de jeunes mineurs sans papiers
Photo © Julien Mignot et Antoine Benoit-Godet/Cheeese

En 2022, la Ville de Paris lance un appel à projets pour redéfinir la ligne éditoriale de la Gaîté Lyrique, lieu culturel municipal parisien de 10 000 m², connu pour l’accompagnement à la création et la diffusion des cultures numériques. La réponse retenue, baptisée « Fabrique de l’époque », est portée par un consortium inédit : le producteur de musiques actuelles Arty Farty, la chaîne Arte, l’association d’inclusion Singa, le réseau d’engagement citoyen makesense et l’éditeur Actes Sud. Leur pari commun : faire du lieu une plateforme de coopération entre mondes artistiques, médiatiques, associatifs et militants pour dialoguer avec les enjeux sociaux, culturels ou écologiques contemporains.

En décembre 2024, le Collectif des jeunes du Parc de Belleville et 250 mineurs isolés occupent la Gaîté Lyrique une centaine de jours durant. Ces jeunes, pour la plupart exilés et sans solution d’hébergement, avaient déjà occupé plusieurs équipements culturels à Paris comme la Maison des Métallos. Ces trois mois éprouvent le lieu de manière brutale : sur le plan économique, avec une activité partiellement suspendue ; sur le plan humain, avec des équipes sous pression ; sur le plan politique, avec une instrumentalisation violente par l’extrême droite via les réseaux sociaux. Alors que la Gaîté Lyrique avait précisément fait de l’ouverture, de la coopération et de la responsabilité sociétale le cœur de son projet, cette occupation agit comme un révélateur : il s’agit désormais de revoir la place des lieux culturels dans la société contemporaine, tel que l’analyse Juliette Donadieu dans cet entretien.

Initialement, quelles étaient les grandes lignes du projet « Fabrique de l’époque » ? Quelle était la rupture ou l’innovation avec les projets précédents ?

La rupture est venue de la Ville de Paris : en 2022, son appel à projets a redéfini la ligne éditoriale du lieu, remplaçant la révolution numérique par la notion de « cultures populaires ». Aux candidats de donner sens à cette orientation pour un lieu culturel en 2023. Notre réponse, la « Fabrique de l’époque », repose sur la conviction qu’il faut repenser la manière de concevoir un lieu culturel, en créant des alliances à même d’assumer une responsabilité à la fois artistique, sociale et écologique. Cette vision a structuré le projet et inspiré une coopération inédite entre une grande diversité d’acteurs autour de cette dynamique collaborative. Il a fallu pour cela prendre le temps de trouver un langage commun, à partir d’un objet physique partagé – le bâtiment – comme point de départ. Les notions d’alliance et de coopération se sont imposées : la volonté de faire avec l’autre, de s’adresser à lui, de l’inviter à participer.

Avec le recul, comment décririez-vous les cent jours d’occupation tels que vous les avez vécus à la Gaîté Lyrique ? Quels enseignements en tirez-vous ?

Ces trois mois ont été vécus avec violence, frustration, mais aussi espoir, portés par une énergie tenace : la certitude que nous avions les moyens d’agir. Gouvernance, équipes, partenaires ont tenu bon pour que des solutions soient proposées. L’objectif central qui était d’obtenir la mise à l’abri des 250 jeunes n’a malheureusement pas été atteint. Sur ce point précis, c’est indéniable, c’est un échec. En revanche, nous avons maintenu nos valeurs jusqu’au bout et bénéficié d’un élan de solidarité remarquable de la part du quartier, d’associations, des publics, d’artistes, de partenaires publics et privés. Cela a permis d’affirmer une position claire : lutter contre le repli sur soi est au fondement même d’un lieu culturel ouvert.

Un lieu culturel peut se retrouver pris en étau entre différentes autorités publiques et devoir faire face à l’hostilité d’une figure politique. Comment réagir ?

Qu’avez-vous perdu, qu’avez-vous gagné ?

Côté réussite : l’affirmation de la force du collectif. Nous avons sauvé la structure, grâce à l’implication des équipes et à la mobilisation de partenaires privés et publics. Le lieu a rouvert totalement depuis janvier 2026, avec un public très nombreux. Côté apprentissages : nous avons beaucoup appris dans la gestion de cette crise à la fois sociale, culturelle, économique, informationnelle et politique. Un lieu culturel peut se retrouver pris en étau entre différentes autorités publiques et devoir faire face à l’hostilité d’une figure politique. Comment réagir ? Comment affirmer l’indispensable collaboration avec les acteurs publics tout en sachant se protéger quand les vents sont contraires ? Cette question est désormais centrale dans notre réflexion.

En montant en généralité, on pourrait se dire qu’il n’est pas anodin que cette occupation ait pris place dans un lieu qui s’était positionné comme « Fabrique de l’époque ». En un sens, elle cristallise de manière aiguë le symptôme d’une société qui ne sait pas accueillir et les lames de fond qui la traversent (exils, défiance, montée des populismes…). Qu’en pensez-vous ?

La Gaîté était le dixième lieu occupé à Paris : ce collectif Le Collectif des jeunes du Parc de Belleville. s’était déjà manifesté à plusieurs reprises, c’était donc prévisible. Un lieu culturel se doit d’être en résonance totale avec son territoire. S’il existe des urgences sociales, il doit y répondre – dans sa programmation, dans sa manière d’accueillir tous les publics, y compris ceux qui sont en grande précarité. L’occupation nous a plongés dans des dynamiques de solidarité fortes, mais nous a aussi placés à l’intersection de logiques de polarisation politique. L’instrumentalisation par l’extrême droite, via les réseaux et les médias associés, a été violente – un miroir malheureusement fidèle de notre époque.

Ces tensions – entre lieu-refuge et lieu ouvert – se travaillent activement au sein de notre projet de la Fabrique de l’époque. Un comité éditorial, réunissant toutes les deux semaines l’équipe artistique et un représentant de chaque structure, interroge le rôle de notre équipement dans toute sa complexité : comment permettre à tout un chacun de se sentir accueilli, en sécurité, tout en l’amenant à rencontrer l’autre, celui qui ne partage pas la même histoire, les mêmes points de vue. Comment mettre nos ressources (studios, accompagnement) au service de communautés artistiques peu soutenues, leur offrir des espaces-refuges pour se réunir, débattre ? Nous assumons clairement cette mission : des espaces leur sont dédiés. Ce besoin a été identifié et intégré dans l’usage du bâtiment. Mais pour autant, l’invitation ne peut en rester là. Elle doit rencontrer le grand public. La manière de proposer, de présenter, de choisir qui prend le micro, le vocabulaire employé : tout cela conditionne notre habilité à s’adresser aussi à ceux qui ne se sentiraient pas spontanément concernés.

L’un des enjeux majeurs des lieux culturels dans les mois à venir jusqu’aux présidentielles est précisément de ne pas devenir des lieux de repli, mais de maintenir une ouverture réelle vers des publics qui ne se sentent pas invités. Cela interroge tous les métiers présents : les équipes de communication, la programmation, l’accueil, la sécurité. Comment chacun accueille-t-il des publics d’horizons très différents passant par la même entrée au même moment ? Depuis 2023, c’est ce sur quoi nous travaillons.

Comment un autre équipement culturel ou une équipe gérant une délégation de service public aurait-il traversé cette crise ?

Je suis convaincue qu’une autre structure n’aurait pas traversé ces cent jours. Ce qui nous a permis de tenir, c’est précisément le modèle du consortium : une gouvernance collective, un bâtiment de 10 000 m² que l’on voit comme une ressource à partager et non comme une propriété, et une dynamique de coopération infusée à tous les niveaux, y compris dans la programmation. Notre équipe artistique ne choisit pas l’artiste sur scène de façon verticale, mais veille à incarner ce principe qui nous guide : « prendre la parole en donnant la parole ». Chaque décision a été prise ensemble : seuls, Arte, makesense, Arty Farty, Singa auraient fait des choix différents. L’exigence du collectif, à chaque moment de crise, a produit les bonnes réponses. Ceconsortium, qui semblait détonner au moment de la sélection en 2022, est devenu notre première force. L’aptitude à décider collectivement, à se nourrir d’expertises différentes et à agréger au sein d’un même lieu culturel des structures aux cultures distinctes, répond à des enjeux que beaucoup de lieux culturels affrontent aujourd’hui.

Personnes de dos effectuant des mouvements de gymnastique
Photo © Max Engler

Comment cette expérience réoriente la suite du projet « Fabrique de l’époque » (en matière de gouvernance, d’activités, de récit, de positionnement, de modèle économique…) ? Prend-il une autre signification aujourd’hui ? Quelles sont vos perspectives ?

Nous continuons, sans rupture. La programmation reste très ouverte et engagée, cherchant des liens entre journalistes, médias indépendants, associations militantes, artistes. L’attention porte particulièrement sur la polarisation politique : comment apaiser le débat et ne pas participer à l’escalade – même face à des attaques frontales de l’extrême droite sur nos réseaux. Concernant la gouvernance, nous réfléchissons à ce que l’expérience a apporté à chacune des structures avant d’envisager un deuxième chapitre. Trois questions animent cette réflexion : y a-t-il encore une envie commune ? Le projet répond-il à des enjeux partagés ? Manque-t-il des voix autour de la table ?

Depuis votre point de vue de professionnelle de la culture, votre projet peut-il constituer une matrice pour renouveler les modes d’intervention des lieux culturels ? Selon quelles composantes ? Quelles intentions ?

Nous expérimentons une nouvelle manière de faire lieu, tout en nous inspirant des savoir-faire développés par de grandes institutions tout autant que des tiers lieux : par exemple, notre directeur artistique, Vincent Cavaroc, dirige aussi la Halle Tropisme à Montpellier ; Arty Farty travaille depuis longtemps autour de l’indépendance dans le secteur culturel avec de nombreux acteurs culturels européens. L’ambition est de prendre le meilleur de ce qui a été expérimenté ces dernières années. Ce que nous proposons n’est pas un modèle unique, mais il porte une conviction à partager : les lieux culturels doivent affirmer leur responsabilité sociétale, prendre la parole et sortir du repli sur la seule excellence artistique. Des alliances se tissent avec des structures comme la Friche Belle de Mai à Marseille, le Lieu Unique à Nantes ou la Condition Publique à Roubaix, quels que soient nos statuts juridiques.

Sur la pyramide de Maslow, avec les populismes ambiants, on pourrait dire que la culture est secondaire face aux urgences sociales, humanitaires, climatiques… On pourrait aussi rétorquer qu’y répondre ne relève pas de leur responsabilité. Quelle est votre position dans ce débat ? Comment y répond la Gaîté ?

Regardons l’Ukraine. À l’échelle européenne, le travail avec des acteurs ukrainiens – qui ont positionné la culture comme pilier de la sécurité nationale – est d’une clarté dont nous avons beaucoup à apprendre. Dans une situation de danger extrême, leur réponse a été de placer la culture au sommet. C’est une leçon d’humilité et de vision. Dans une époque ultra-polarisée, la culture est précisément ce qui permet de faire lien – non par la frontalité ou la lutte, mais par la capacité à créer les conditions du vivre-ensemble dans la différence.


Quels seraient pour vous les contours d’un lieu culturel au XXIe siècle ?

Nous l’avons appelé « Fabrique de l’époque ». J’utilise beaucoup les notions de ressources et de mise en partage. Quand cela fonctionne – c’est-à-dire quand les associations du quartier s’approprient le lieu, que des artistes et des publics d’horizons très différents s’y croisent et s’y sentent bien –, on sait pourquoi l’on travaille. Nous faisons en sorte, chaque jour, de remettre de l’attention, de la douceur à tous les endroits du lieu – du studio de podcast à la grande salle – pour que toutes et tous se sentent invités à dessiner l’époque que l’on a.