En Seine-Saint-Denis, un arrêté préfectoral impose une fermeture des bars à minuit alors que cette autorisation est fixée à 2h du matin à Paris. Deux heures d’écart en apparence anodines, mais qui impactent pourtant lourdement la vie sociale, la convivialité et la culture. Pour Vito Marinese, les bars sont des lieux essentiels à la démocratie et au vivre ensemble : après avoir travaillé, fait nos corvées et s’être reposé, combien de temps nous reste-t-il pour faire société ?

En mars 2026, un collectif dénommé « Le Parti de la fête » a intenté un recours devant le Tribunal administratif de Montreuil pour contester l’arrêté préfectoral limitant à minuit l’ouverture des bars dans le 93 alors que cette limite est fixée à 2h du matin dans la capitale. Si le texte du recours s’appuie essentiellement sur les principes de non-discrimination et de proportionnalité des restrictions administratives, l’enjeu est fondamentalement la convivialité et le droit à la culture, comme conditions de la démocratie et éléments consubstantiels à la dignité humaine.
Lieux de rencontre et de convivialité, les bars sont un des espaces essentiels de la démocratie et le recours égrène les arguments en ce sens : « Il est largement admis que la démocratie ne saurait se limiter à ses seules manifestations électorales puisqu’elle s’inscrit dans un continuum ; ce que le Professeur Dominique Rousseau qualifie de “démocratie continue”. Cette conception de la démocratie suppose des lieux adaptés pour recevoir du public et qui rendent possible une confrontation des points de vue. À cet égard, les 40 000 bistrots recensés sur le territoire national apparaissent aujourd’hui comme les lieux privilégiés pour permettre aux habitants d’un quartier de se rencontrer et de débattre des questions d’intérêt public. Et, de fait, on y critique les politiques menées en notre nom, on y mobilise en vue des manifestations, on y fait l’inventaire des mérites et inconvénients respectifs des moyens qui sont les nôtres pour agir ensemble ; et, déjà, être au café ensemble, c’est agir, c’est faire quelque chose puisque nous mettons en œuvre concrètement la conviction que nos vies ne doivent pas se réduire à celles de travailleurs ».
L’histoire de notre démocratie se confond avec celle des bars
L’histoire de France pourrait d’ailleurs être prise à témoin : les bistrots ont joué un rôle central au moment de la Révolution française puisque c’est dans ce cadre que fleurissent les clubs où l’on discute, où l’on exprime des positions divergentes. Victor Hugo raconte dans Quatre-vingt-treize : « Il y avait rue du Paon un cabaret que l’on appelait café. Ce café avait une arrière-chambre, aujourd’hui historique. C’était là que se rencontraient parfois à peu près secrètement des hommes tellement puissants et tellement surveillés qu’ils hésitaient à se parler en public. C’était là qu’avait été échangé, le 23 octobre 1792, un fameux baiser entre la Montagne et la Gironde… ». Quant à la République, elle doit aussi beaucoup à ces lieux de sociabilité, à travers ce que l’on appelle la « chambrée », c’est-à-dire la réunion de personnes après le travail pour la distraction, le jeu et la conversation, tout ce qui contribue au processus de prise de conscience, à « la descente de la politique vers les masses » Maurice Agulhon, La République au village, Paris, Plon, 1970..
À cheval entre l’art et la politique, les goguettes offraient un défouloir aux ouvriers de la fin du XIXe pour dénoncer le patron, les bourgeois et autres puissants.
Des échos de cette histoire résonnent encore dans nos bars aujourd’hui lorsque s’y réinventent de vieilles traditions comme les goguettes, qui consistent à reprendre l’air d’une chanson connue en adaptant les paroles à l’actualité. À cheval entre l’art et la politique, les goguettes offraient un défouloir aux ouvriers de la fin du XIXe pour dénoncer le patron, les bourgeois et autres puissants. C’est au Limonaire, lieu de culture parisienne hélas disparu, que les goguettes refont surface, avant de rebondir vers Montreuil au Van Day Bar puis à la Station service, à la Lanterne et enfin, à Paris, au Scenobar et au PIC (Petit Ivry Cabaret). Là, on oublie la performance artistique et on salue l’audace de monter sur scène ; l’amateurisme est célébré : ceux qui chantent pour la première fois sont applaudis deux fois plus. Sur le papier, c’est une gageure… et pourtant ça prend : c’est drôle, souvent touchant et ça vibre de cette jouissance de prendre la parole, de dire tout haut et en chantant ce qu’on pense de Bolloré, de Trump, de Macron et de la montée de l’extrême droite. Ça jubile d’exercer sa liberté, d’écouter son voisin pousser la chansonnette et délivrer son message. Alors forcément après ça discute et bien entendu ça refait le monde. Et tout ça dans les bars… sinon où ?
Resserrant sa démonstration sur l’époque contemporaine quant au rôle des bistrots dans la démocratie, le collectif du Parti de la fête mobilise une étude Hugo Subtil, « Quand les bars-tabacs ferment. L’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France », Centre pour la recherche économique et ses applications, université de Zurich, 30 janvier 2026, Note de L’OBE, 2026-02, 2026-02 sociologique qui établit une corrélation entre la fermeture des bars et la progression du vote en faveur de l’extrême droite. Cette étude est d’autant plus convaincante qu’elle démontre que la réciproque se vérifie également : l’ouverture de bars fait baisser le niveau de l’extrême droite. Ici encore, un rapide regard dans le rétroviseur peut être pertinent : en 1960, on dénombrait plus de 200 000 bars. Soixante ans plus tard, seul 1 bar sur 5 aura survécu. La courbe est vertigineuse… au moins autant que celle de la progression de l’extrême droite. Face à la désertification des zones rurales ou à la tentation typiquement urbaine de se faire livrer à domicile et de passer sa soirée devant les plateformes vidéo sur Internet, les bars apparaissent comme un des derniers remparts, un antidote même : un lieu où l’on peut vivre ensemble.
Le collectif du Parti de la fête mobilise une étude sociologique qui établit une corrélation entre la fermeture des bars et la progression du vote en faveur de l’extrême droite.
Les bars au cœur de la biodiversité culturelle
Le droit à la culture est l’autre base juridique mise en exergue dans le cadre de ce recours, mais les enjeux sont très proches de la première dès lors que l’on considère l’art comme un « moyen d’union parmi les hommes » (Tolstoi) : il y est rappelé que «ce droit est consacré par l’alinéa 13 du Préambule de la Constitution de 1946 qui fait partie intégrante du bloc de constitutionnalité et qui proclame que “La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture”. Or, les bars sont des lieux qui offrent un accès à la culture autrement plus large que d’autres institutions où l’art est enfermé, précisément parce qu’on ne l’y attend pas forcément et surtout en raison de leur proximité pour des populations qui sont socialement éloignées de tous les lieux officiellement dédiés. » Quant au rôle de la culture dans la société, le Parti de la fête revient sur les motivations des auteurs de la Constitution lorsqu’ils ont consacré le droit d’y avoir accès : « C’est dans le contexte de l’après Seconde Guerre mondiale, à ce moment où l’on constate les ravages du fascisme face auxquels la culture apparaît comme un rempart, un remède pour se prémunir de cette dérive de la société tout entière. »
Ici encore, les bars apparaissent comme un remède. Un remède au mouvement centripète qui concentre les manifestations culturelles dans certains quartiers de la capitale alors que le droit à la culture devrait inspirer un mouvement inverse, centrifuge et de dispersion afin de garantir que chacun, peu importe son lieu d’habitation ou de travail, puisse croiser la route d’artistes.
Cette stratégie de l’éparpillement et de la dispersion est d’autant plus sérieuse d’un point de vue juridique qu’elle s’appuie sur la notion d’accessibilité. Comment garantir le droit à la culture sans y donner concrètement accès et sans les lieux qui permettent aux artistes de rencontrer un public ? « Les bars demeurent des lieux dont l’accès n’est pas payant alors que le prix d’une place de spectacle peut être totalement rédhibitoire pour de nombreuses personnes. Du côté des artistes et à rebours d’une politique culturelle toujours plus concentrée et dominée par quelques privilégiés, les bars offrent à leur public toute une diversité de formes artistiques ; ce que l’on pourrait appeler “la biodiversité culturelle“. » En effet, les bars donnent aux artistes – qu’ils soient plasticiens, musiciens, poètes ou clowns – la possibilité de monter sur scène. Un droit de monstration. La chance de rencontrer un public. Et mieux encore, un public de proximité où les voisins d’un quartier peuvent se découvrir des passions communes pour pouvoir, demain peut-être, mieux les explorer ensemble. Au Gobe lune, rue de Bagnolet, il suffit de s’inscrire sur le calendrier… Karim, le taulier ne demande pas plus. C’est aussi le principe des « jams » où des musiciens improvisent ensemble sans forcément se connaître et ce sont les bars qui les accueillent le plus souvent, comme l’Armony, le R Café… avec la volonté d’impliquer le public, de faire monter sur scène les non-professionnels. Dans ces pratiques, l’idée est d’accorder un accès de plain-pied à la culture, avec des jams qui poussent encore plus loin la logique d’inclusion et favorisent l’expression des femmes, des queers et non binaires comme la Calamity Jam de Montreuil. C’est encore à travers les scènes ouvertes ou les « open mic », comme celui de la Brasserie Croix de Chavaux, que les bars valorisent les pratiques amateur.
Comment garantir le droit à la culture sans y donner concrètement accès et sans les lieux qui permettent aux artistes de rencontrer un public ?
Non seulement les cafés offrent souvent aux musiciens leur première scène mais certains font de l’accompagnement des artistes leur spécialité, à l’instar du Scenobar à Ménilmontant avec ses scènes ouvertes ou ses « scenolabo » pour permettre à des artistes de rôder leur spectacle… C’est toute une scène qui émerge et surtout des artistes qui peuvent se rencontrer, se retrouver, former un réseau, une grappe vivante et solidaire. Ce modèle se rencontre dans d’autres lieux comme l’Anecdote, La roue libre, La Trockette. Pour ce qui concerne Montreuil, certains artistes désormais confirmés n’ont jamais quitté les bars de leurs débuts et reviennent aux sources entre deux grandes scènes : citons Sanseverino ou Johnny Montreuil, Kik et le collectif Montreuil city Rockerz, que l’on peut voir sur scène à la brasserie Croix de Chavaux ou au Bistrot du marché. La scène du bar n’est pas un second choix pour ces artistes puisque ce cadre résonne avec leur pratique, leur histoire, leur approche artistique, leur volonté d’aller vers leur public.
Chose frappante : outre la musique, les arts graphiques, la photo, la peinture, le dessin y ont leur place, avec des expositions temporaires et très souvent des fresques permanentes d’artistes locaux, comme Martin Peronard, dont les fresques ornent les façades des meilleurs bistrots de la ville. À son initiative, tous les jeudis, des artistes plasticiens se retrouvent pour des « jams » de dessin au Balto : ils improvisent un dessin collectif. Et la poésie qui parfois jaillit alors qu’on ne l’attendait pas, déclamée à tue-tête par Willy Will dit l’Apache, l’intarissable puit de vers et de rimes. C’est une vraie culture qui tisse des artistes, des sonorités, un public, une ambiance, des images… un univers qui plonge ses racines dans la vie réelle et peut-être demain une littérature de bar qui célèbre son jargon, ses codes, ses habitués, ses visiteurs d’un soir accoudés au zinc, ses histoires à dormir debout, ses soirées qui se prolongent sur un morceau de trottoir.
Il est certain que le préfet invoquera le maintien de l’ordre, la sécurité des biens et des personnes pour justifier l’interdiction d’ouvrir après minuit et l’on se prend à rêver que le juge prendra au sérieux cet argument mais en l’examinant jusqu’au bout : les violences se concentrent tendanciellement dans les zones minées par les discriminations et ce n’est pas en ajoutant une discrimination de plus que la question se réglera. Bien au contraire, c’est avec la culture comme moyen de se défouler, de comprendre le monde qui nous entoure, de gueuler nos colères que l’on peut offrir une alternative constructive et politique à la violence sociale.
Pour finir, le recours soulève la question que se poseront certainement les juges : deux heures de différence… n’est-ce pas dérisoire ? Un vieil adage latin « de minimis non curat praetor » nous rappelle que le juge ne s’occupe pas des sujets sans importance. En réponse à cet argument, il est souligné que ces deux heures doivent être rapportées au temps réellement disponible pour accéder à la culture et participer à la vie démocratique. Après avoir travaillé, s’être reposé, avoir fait nos corvées, que nous reste-t-il comme temps pour vivre dans nos quartiers, pour rencontrer nos voisins, pour accéder à la culture… combien de temps nous reste-t-il pour faire société ? Ces deux heures, finalement, soulèvent une question majeure : celle de la dignité.