Dans sa troisième enquête nationale sur les associations culturelles employeuses, l’Opale apporte un éclairage actualisé sur leur situation. Outre leur fragilité aggravée par la crise sanitaire, la baisse des subsides publics et les restrictions des libertés associatives, l’étude met aussi en évidence leurs forces. Engagées dans de nombreux partenariats, elles demeurent des actrices incontournables, génératrices de coopérations et de lien social sur les territoires.

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La troisième enquête nationale d’Opale sur les associations culturelles employeuses (2025) apporte un éclairage actualisé sur la situation de ces actrices incontournables de la vie artistique et culturelle après le passage de la Covid-19. Grâce à un questionnaire en ligne ouvert à toute association ayant rémunéré au moins une heure de salariat en 2023, elle a pu recueillir plus d’un millier de réponses, lesquelles ont été redressées sur la base du fichier de la population mère des associations culturelles employeuses, construit par exploitation des fichiers de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et du Répertoire national des associations (RNA).

L’enquête L. de Larminat, Pr. Martin, C. Offroy, Les associations culturelles employeuses en France (données 2023), Paris, Opale, 2025. rend tout à la fois compte de la vitalité et de la vulnérabilité de ces initiatives socio-économiques alternatives et citoyennes qui, loin d’être anecdotiques, représentent plus de 45 000 organisations, près de 400 000 travailleur·ses et environ 10 milliards d’euros cumulés de budget. Si l’effervescence et la dynamique créative sans précédent du tissu associatif employeur L. Prouteau, V. Tchernonog (dir.), Le Paysage associatif français. Mesures et évolutions, Paris, Lefebvre Dalloz, hors-série Juris associations, 2019. témoignent de sa résilience, les politiques publiques ne doivent pas perdre de vue qu’il a été durement frappé et fragilisé par la crise sanitaire de 2020, dont il absorbe aujourd’hui encore l’onde de choc. Comme le champ associatif dans son ensemble, il est en outre marqué par une précarisation de ses modèles socio-économiques sous l’effet combiné de la disparition progressive des emplois aidés, de la raréfaction des subsides publics et de la restriction des libertés associatives A. Delfini, J. Talpin, L’État contre les associations, Paris, Textuel, 2025..

Un maillage culturel territorial fin, adossé à d’intenses coopérations et partenariats locaux

La multitude des initiatives développées par les associations culturelles se déploie dans des domaines d’activité variés, allant de la création de spectacles à l’organisation de festivals, de l’animation radiophonique à la préservation d’un patrimoine local. En dépit de cette diversité, le domaine du spectacle vivant (musique, théâtre, danse, rue et autres arts de la scène) s’avère largement surreprésenté, concentrant 67 % des associations étudiées. Le tiers restant se répartit dans l’éducation populaire, l’audiovisuel et le multimédia, les arts plastiques et visuels, le patrimoine, le livre et la presse, sans oublier les associations transversales à plusieurs domaines d’activité, dont la part (11 %) a doublé par rapport à 2018 Br. Colin, L. de Larminat, Pr. Martin, C. Offroy, Les associations culturelles employeuses en France (données 2018), Paris, Opale, 2020..

L’enquête brosse le portrait d’un tissu associatif dense, actif dans toutes les régions françaises tant en milieu rural (65 % d’associations concernées) qu’en milieu urbain (63 %) ou périurbain (49 %). Les associations culturelles employeuses s’affirment d’abord comme des actrices de proximité, déployant massivement leurs activités à l’échelle communale (60 %), devant les échelles intercommunale (52 %), départementale (44 %) et régionale (37 %). Néanmoins, leur ancrage local n’est pas toujours valorisé et révèle un décalage entre territoires de l’action et territoires du financement. De fait, entre 30 et 40 % des associations interrogées ne sont pas directement financées par les collectivités compétentes sur le ou les territoires où elles interviennent.

81 % des associations culturelles employeuses s’adressent majoritairement à des personnes non adhérentes (notamment les compagnies de spectacle vivant, collectifs artistiques, lieux de diffusion, festivals ou sites patrimoniaux), tandis que 37 % focalisent leur action en direction de leurs adhérent·es (en particulier les réseaux, fédérations, écoles artistiques ou structures d’éducation populaire). Si 40 % des associations accueillent ou accompagnent moins de 1 000 personnes par an, 60 % en touchent 1 000 et plus, et jusqu’à plusieurs dizaines de milliers. De nombreuses personnes, résidant en France ou y séjournant, ont ainsi l’occasion de rencontrer les propositions d’une ou de plusieurs associations culturelles au cours d’une année, ce qui atteste du rôle central qu’elles jouent dans la stratégie nationale de déploiement des pratiques et des consommations culturelles.

Mais les associations culturelles employeuses ne se contentent pas d’entretenir une logique d’offre artistique ou culturelle. La mise en œuvre de leur projet associatif s’appuie sur d’intenses coopérations et partenariats, avec 93 % d’associations concernées par la coconstruction de leurs activités. Une large majorité d’entre elles travaille en lien avec d’autres acteurs culturels (79 %), mais également avec des établissements scolaires ou universitaires (64 %) et des structures de l’éducation populaire et des loisirs (52 %). Ces coopérations s’étendent également à d’autres champs, avec 30 % d’associations partenaires du secteur sanitaire et médico-social et 24 % du travail social. Les associations culturelles employeuses entremêlent donc largement leur action avec celle de l’éducation et du social. 78 % d’entre elles s’adressent d’ailleurs à des publics dits spécifiques, soit en raison de leur âge (72 %), de leur vulnérabilité (49 %) ou de leur localisation dans des quartiers prioritaires ou des territoires ruraux isolés (40 %). Si elles sont généralement pluriactives, les associations culturelles accordent une importance particulière à la fonction éducative, qu’elles sont 74 % à endosser. Cette préoccupation se traduit par une forte présence en milieu scolaire, où 71 % des associations interviennent, contribuant activement à la généralisation de l’éducation artistique et culturelle, impulsée depuis plus d’une décennie.

Au-delà des partenariats ponctuels, l’enquête met en évidence une adhésion croissante aux réseaux et organisations collectives, qui concerne désormais 77 % des associations culturelles employeuses, contre 66 % en 2018. Ces réseaux concourent à la représentation et à la structuration du secteur, favorisent la montée en compétences et les échanges de pratiques entre acteur·rices associatifs, facilitent la mutualisation de ressources et l’accès à des financements ou à des dispositifs d’accompagnement. Ils constituent en cela un niveau intermédiaire clé entre les associations et les politiques publiques.

Emplois, budgets : un modèle socio-économique hybride qui cache une embellie en trompe-l’œil

Des évolutions notables et positives en apparence se dégagent en comparaison de la précédente enquête quant aux emplois et aux budgets des associations interrogées. Ces dernières affichent une ancienneté accrue qui révèle en creux les répercussions de l’épisode pandémique sur les structures les plus jeunes, temporairement ou durablement disparues (soit environ 6 000 associations sur 40 000 recensées en 2018). Les associations qui sont parvenues à surmonter la crise sont les mieux pourvues en personnel. Elles dénombrent en moyenne 4 salarié·es en CDI et 16 en CDD d’usage en 2023, contre respectivement 2 et 12 en 2018. Les artistes-auteur·rices et les travailleur·ses indépendants progressent également, passant de 1 à 3 par association en moyenne. Néanmoins, les médianes restent identiques à 2018. Un tiers des associations culturelles employeuses fonctionnent sans salarié·e permanent et la moitié, avec moins d’un équivalent temps plein permanent. L’emploi associatif culturel demeure ainsi globalement précaire, dispersé dans des organisations de petite et très petite taille, et marqué par une forte division sexuelle du travail, tant horizontale que verticale.

En 2023, les associations enquêtées affichent un budget moyen de 227 000 euros, en hausse de 34 % par rapport à 2018. Celui-ci est constitué pour moitié de recettes d’activité (48 %) et pour un bon tiers de subventions publiques (38 %). Ces dernières proviennent aux deux tiers des collectivités territoriales et en premier lieu des communes. Cependant, la composition budgétaire varie considérablement selon les domaines et fonctions des associations. Les associations du spectacle vivant spécialisées dans la création, tout comme celles du patrimoine et des arts visuels, moins bien dotées en subventions que l’ensemble, souffrent ainsi d’un sous-financement chronique.

Le rebond constaté n’est donc qu’une embellie en trompe-l’œil.

Ces évolutions, même encourageantes, ne sont malheureusement pas le signe d’une consolidation en profondeur du tissu associatif. Elles reflètent avant tout une croissance de rattrapage C. Zavadski (dir.), « Dynamique employeurs dans le spectacle vivant : une croissance fragile », Série : Chiffres clés, CNPEF-SV, Observatoire : métiers du spectacle vivant, 2025., effet de traîne de la crise sanitaire et de l’embouteillage des productions et programmations artistiques et culturelles qui lui a succédé, encore sensible en 2023. Le rebond constaté n’est donc qu’une embellie en trompe-l’œil, d’autant plus illusoire que l’année 2025 « marque une rupture [dans] la situation des collectivités territoriales et de leurs groupements, [qui] s’est fortement dégradée, avec une tendance à la baisse budgétaire inédite par son ampleur. En particulier au niveau des régions et des départements. Les effets s’en font vivement ressentir au niveau des subventions versées aux associations culturelles » V. Guillon, S. Périgois, Le baromètre 2025. Budgets et choix culturels des collectivités, Observatoire des politiques culturelles, 2025.. 61 % des organisations étudiées se trouvent d’ailleurs en grande difficulté pour parvenir à financer leur fonctionnement, en particulier les structures de production et de création du spectacle vivant (69 % et 73 %). Cette pression budgétaire s’accompagne, pour 50 % des associations étudiées, d’une baisse ou d’une fragmentation préoccupante de leurs financements publics. Ensemble, ces deux difficultés marquantes témoignent de la transformation des modes de relation qu’entretiennent pouvoirs publics et associations et de la raréfaction des formes pérennes et globales de soutien redistributif, au profit d’apports circonscrits, volatils et concurrentiels, caractéristiques du phénomène de marchandisation des associations M. Langlet, Rapport 2023 de l’observatoire citoyen de la marchandisation des associations, Paris, OCMA, 2023..

Or l’économie des organisations associatives ne repose pas seulement sur le marché (les recettes marchandes de l’activité) : elle est hybride et encastrée dans des relations sociales et politiques K. Polanyi, La Grande Transformation, aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983 [1944]. qui s’expriment à travers la redistribution (les aides et les subventions) et dans le cadre d’échanges réciprocitaires, non monétaires, fondés sur le don et le contre-don. 86 % des associations culturelles employeuses sont ainsi engagées dans des pratiques de dons, de prêts et de mutualisation quiprennent des formes variées : partage de moyens matériels (locaux, équipements, outils…), mise en commun de compétences et d’emplois (savoir-faire artistiques, techniques ou administratifs, fonctions supports…), coréalisation de projets, etc. Le bénévolat, dirigeant et non dirigeant, accuse un recul par rapport à 2018, mais la réciprocité emprunte bien souvent des voies plus informelles : contribution active des participant·es aux projets et à la gouvernance via des commissions et des instances collégiales (65 % d’associations concernées), coups de main, entraide et conseils entre voisins, pratiques de solidarité excédant le strict périmètre associatif… En effet, donner, recevoir et rendre (pour employer les termes de Marcel Mauss M. Mauss, Essai sur le don. Formes et raisons de l’échange dans les sociétés archaïques, Paris, Presses universitaires de France, 2023 [1923-24].), ou prendre part, apporter une part et recevoir une part (pour reprendre ceux de Joëlle Zask J. Zask, Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation, Lormont, Le Bord de l’eau, 2011., 2011), renforce la dignité et l’interdépendance des individus et tisse la trame parfois ténue du lien social, bien au-delà du cadre bilatéral de l’échange. Autrement dit, la réciprocité n’est pas un simple levier d’adaptation économique. Elle ne peut être limitée à une fonction d’appoint ou de complément des ressources monétaires quand les subventions viennent à manquer. Au contraire, lorsque la jambe de la redistribution vacille, la réciprocité libre et choisie devient imposée et subie, source d’injonctions paradoxales, d’instrumentalisation et d’épuisement bénévole, de tensions avec les salarié·es et de souffrance au travail qui, à leur tour, érodent et corrompent le projet associatif dans sa puissance fédératrice et cohésive. La réciprocité est donc à appréhender dans sa dimension démocratique, à travers la concertation et la coconstruction des décisions locales par et pour les acteur·rices des territoires. Les associations culturelles employeuses peuvent en effet alimenter, reformuler et peut-être même inspirer des politiques culturelles moins descendantes et moins surplombantes, animatrices plutôt qu’arbitres des espaces d’expression, d’innovation et d’expérimentation sociale qu’aménagent ces organisations M. Juan, J.-L. Laville, J. Subirats, Du social business à l’économie solidaire. Critique de l’innovation sociale, Paris, Érès, 2020..

Les associations culturelles employeuses sont génératrices et régénératrices de coopérations agiles et de lien social.

Alternatives singulières issues de la société civile, émanations des forces et des aspirations des territoires qui les portent, les associations culturelles employeuses sont génératrices et régénératrices de coopérations agiles et de lien social. Artisanes de la décentralisation artistique, mais aussi de la richesse culturelle des territoires, elles représentent un monde hétérogène et diversifié, fortement ancré dans les pratiques, les capacités et les savoir-faire de la vie sociale et économique. À la fois professionnalisées et citoyennes, employeuses de plusieurs centaines de milliers de travailleur·ses, elles ne sauraient se réduire à une variable d’ajustement pour des politiques culturelles en souffrance. Elles sont au contraire d’inestimables alliées de l’action publique, à qui elles peuvent permettre de s’inscrire durablement dans une exigence éthique et une micropolitique des droits culturels.